L'Arche du Cœur [#8] La rencontre avec Vendredi.
Écouter, poser l'oreille sur la caverne du Cœur
L’Arche du Cœur continue après le chapitre Ce que j'ai appris de Robinson Crusoé. Retrouvez la semaine prochaine le chapitre suivant : Comment retrouver et ne plus perdre Vendredi, même sans avoir été Robinson.
Debout sur la falaise, j'accompagne le soir. Le soleil, lentement, s'engloutit dans le ventre de la mer. Déjà la nuit monte entre les pierres, dans la faille des roches, sourd entre les troncs de la forêt touffue, s'élève aux creux des vallons, lèche le flanc des collines.
Je sens cette nuit jusque dans mes entrailles, telle un grand espace, une corolle géante qui s'ouvre dans mon corps. Je ferme les yeux, me laissant couler dans ce paisible abîme. C'est l'heure de transition, l'heure du mystère, de la rencontre du jour et de la nuit. Le silence est profond, poignant, en attente : un vide, une matrice. Il me semble entrer dans un temps sans commencement ni fin. Une absence sans repères.
Et c'est alors... que je prends conscience d'un battement que je ne percevais pas tout à l'heure ; grave, rythmé, presque douloureux ; précis comme une étoile dans la caverne du corps. Un battement qui palpite dans l'intensité de mon isolement, dans ce néant intérieur, tout contre la membrane transparente du cœur.
J'entends murmurer comme une incantation : « Où es-tu mon frère, mon ami, mon enfant ? Où es-tu mon promis ? Est-ce que mes aimés dorment, est-ce qu'ils s'éveillent entre mes bras ?» L'obscurité m'enveloppe, comme la peau d’un grand tambour, tendue, vaste comme la voûte du ciel.
Je ne sais pas si je rêve, mais maintenant je devine, au loin, comme un écho à l'appel de mon cœur ; comme si la frange de mon île résonnait de son rythme. L'air tout entier se met à vibrer, le son enfle, par saccades, s'accélère, presse mon corps, signe avant-coureur d'une imminente naissance. Je me sens comme engouffrée par des liens puissants ; saisie par un enfant près de son terme, qui pulse à ma rencontre.
Sans m'en apercevoir, je me suis mise à courir vers cet autre cœur. Une sourde angoisse prend possession de moi, la peur m'habite, tandis que je me hâte vers le rivage, que je me fraye un passage à travers la jungle, le souffle court. Et voilà que je perçois un piétinement, un halètement qui monte à ma rencontre, l'enfant surgit, projeté contre moi dans sa fuite éperdue.
Je l'ai saisi à bras le corps, avec une force que je ne me connais pas. Il s'affole et tremble, comme un oiseau pris au filet. Tantôt il se fige, tantôt il se cabre, tente de fuir, émet des sons inarticulés. Par moments, sa voix se fait suppliante, ténue comme le gémissement d'une bête. Je vois luire sa peau sombre. Je ne sais rien faire d'autre, que de serrer fort, serrer cet étranger contre mon coeur.
Il n'y a plus qu'un seul battement dans la nuit silencieuse, rapide, syncopé ! Nos deux corps entrelacés s'enracinent comme un arbre dans la forêt.
Je ne sais combien de temps nous restons ainsi, immobiles. Peu à peu, son corps vigoureux et mince comme une liane, se détend, son souffle s'apaise. Je relâche prudemment mon étreinte, étape par étape, attentive à cette vie, imprévisible et sauvage. Est-il né de mon cœur, de mon ventre, de ma solitude, de la forêt vierge, de la mer, du gouffre de la nuit ? Lorsque l'aube commence à poindre, en une blancheur imperceptible, je m'aperçois qu'il s'est endormi.
Avec précaution, je le couche dans mes bras, léger comme une aile. Je prends le chemin du retour. Il y a dans ma poitrine une douceur inconnue, un frémissement oublié, une tendresse qui gonfle comme une voile. Le soleil nous enveloppe de ses premiers rayons, lorsque je dépose Vendredi sur un matelas de feuilles, dans ma maison d’herbe sèche et de bambou, comme le plus précieux des trésors.
— Adelheid Oesch
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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