L'Arche du Cœur [#9] Comment retrouver et ne plus perdre Vendredi, même sans avoir été Robinson.
L’Arche du Cœur continue après le chapitre La rencontre avec Vendredi. Retrouvez la semaine prochaine le chapitre suivant : le Corps-bateau, le Corps-matrice, le Corps-Mandala.
Ne rêvons-nous pas de cet Ami, qui nous serait, tout ensemble, un frère, une sœur, un double, un compagnon, une compagne ; notre père, notre mère, notre enfant ? Et bien davantage ? Qui nous serait toute une tribu, tout l'éventail des êtres et de leurs arts, toute la palette de leurs teintes, le répertoire de leurs mélodies : artiste, chamane, chevalier, Peau-Rouge, grand-mère, montagne, biche, moine vêtu d'orange, félin féroce et tendre, prince-enfant, arbre aux grands bras, fontaine-miroir, jeune fille qui sommeille.
Oui, rêvé d'une personne si universelle, si sensible, qu'elle vibrerait de joie à la rencontre de chaque aube, d'une candeur inquiète, d'une interrogation humble, chaque fois que l'ombre du soir rappelle l'éphémère ; d'une personne riante, fertile comme un verger, austère, sauvage comme le désert, réunissant en elle tous les visages ! Je l'imagine aussi - car elle est d'un grand âge - telle une amphore très ancienne. Elle garde la mémoire de tout ce qui est. Le temps a posé sur elle la douceur radieuse de son usure, en a fait un grand coquillage, caressé par les algues. Dans son cœur, dans son ventre, rien n'est jamais détruit, tout renaît indéfiniment, de l'oubli, de la mort, des profondeurs.
Je crois qu'en grandissant, j'avais perdu contact avec ce corps-amphore, ce corps-conscience. Étais-je devenue insensible, amnésique ? Ou est-ce que le doute, la raison, le chagrin, et toute cette énergie qu'il faut pour lutter, avaient grossi en moi comme une rumeur immense couvrant la voix de l'être ?
Peut-être qu’une infinité de détails, de désirs, de craintes, d'obligations, m'avaient médusé l'âme ! Je ne percevais plus, que tous ces compagnons, sans compter Aurore, l'ours, l'arbre, la sauterelle, le voilier, Vendredi - et avec eux l'univers lui-même ! - avaient, en fait, leur cache au creux de mon amphore. Silencieux comme des lièvres dans leur terrier. Invisibles comme les colombes dans le chapeau du magicien ! Je les cherchais dehors, ailleurs, les dérobais aux mains, aux yeux, aux mots... les réclamais aux hommes ! Je m'étais appauvrie, comme un arbre sans fruits. Je mendiais ce qui pourtant était en moi !
Il se peut que l'on devine, à un serrement dans la poitrine ou dans la gorge, à un ventre dur, douloureux, à des épaules nouées, arquées comme un joug, ou à une gaîté soudaine, à un sourire imprévisible, qu'il y a de l'inconnu au fond de nous ! Messages muets, gestes interrompus. Mais l'on ne dit rien. Ou alors, on se tourne vers quelqu'un d'autre, pour se parler à soi ! On lui fait un cadeau, parce que l'on se sent vide. On l'écoute, on le réconforte, sans s'apercevoir que l'on se voit et se console en lui… Que l'on nourrit sa propre faim. À moins, qu'au contraire ! on lui retire cela même que l'on ne s'accorde pas.
Le plus souvent, nous ajustons nos armures, nos carapaces, une peau épaisse. Nous rentrons nos antennes. Pachidermes, varans, tortues millénaires, presque pétrifiés, nous avançons, nous parcourons notre existence, le corps et l'esprit privés de sentiment. Et cela, parfois, jusqu'à la nuit, jusqu'à cette nuit de l'âme où tout est épuisé. Où la fatigue, la détresse, ont raison de nous, nous rendent à l'espace. À une sorte de mort.
Mort, matrice, terme, heure de naissance : nuit d'immémoriale solitude où, dans le silence si impersonnel, l'on détecte à nouveau un battement très léger, une palpitation de l'angoisse, un frémissement du désespoir, ou celui d'un improbable amour, qui se mettent à trembler dans la caverne du corps, ébranlent sa carapace, s'amplifient, se dilatent, frappent le tambour du cœur, s'enflent de contractions puissantes ! Nuit, si semblable à cette nuit où j'accouchai de Vendredi, où je le serrai entre mon ventre et la force de mes bras.
Communication essentielle, du toucher, du sourire, du regard, des premiers mots, des premiers gestes, si semblables, si proches, de ceux qui seront aussi les derniers ! Qui seuls demeurent, face à la réalité nue, dépouillée de tout artifice et de tout vêtement. À la faveur de ma souffrance, l'enfant renaissait en moi, révélé par ma propre faille… Je n'avais pas pu le faire taire pour toujours. Ni vraiment le perdre dans ma jungle. Sauvage et neuf, brillant comme une châtaigne dans ma gangue éclatée. Nos rencontres, je le compris, s'enracinent là. Point n'est besoin de parcourir le monde, de scruter l'horizon, de quémander, de conjurer, l'approbation, le gîte…
Vendredi à son tour m'aima, avec la simplicité fougueuse d'un enfant. Les cavernes de la peur devinrent malle aux trésors. De ces échanges avec Vendredi, avec mon corps, avec la terre, de cette confiance en notre relation, naquit une joie, bientôt partagée avec tout ce que l'île comptait d'arbres, d'oiseaux, de bêtes apprivoisées et sauvages. Aurore et la sauterelle rayonnaient de bonheur. Comprendre, aimer, qui "naît en soi", conduit à aimer l'autre pour lui-même ! À en attendre moins. À le recevoir comme il est.
Mais je garde aussi le souvenir d'un moment d'intense chagrin, dont je n'ai jamais oublié la leçon. Un jour que nous nous mesurions à la course, le long de la plage de sable fin, Vendredi et moi, heureux comme deux lévriers insouciants, j'aperçus soudain une voile au large. Tout à notre existence dans l'île, j'avais fini par oublier mon ancienne condition. Un désir fou me souleva, je m'agitai comme une forcenée, hissant des peaux de bêtes, allumant un gigantesque brasier, pour attirer l'attention du navire. Quand il disparut à l'horizon, je m'affaissai, prostrée, presque sans vie. Mon île était grise, hostile, mon corps indifférent, mon esprit éteint. Vendredi lui-même un importun, la preuve vivante de mon exil !
Lorsque je repris mes sens, je méditai sur ce brusque effondrement. Comme sur un écran, j'avais subitement vu défiler la vie d'une autre Robinsonne… Catapultée hors de mon présent, hors de mon axe, dans un ailleurs, "un autre moi" ! Abandonnant à ce Cavalier blanc à dos de vague, à cette "mère-porteuse", tout mon destin ! Il avait suffi que ce bateau salvateur apparaisse… reparte sans me voir ! pour que je me sente privée de tout. Du plaisir d'être… Accablée par la perte, non pas de ma réalité, mais de mon illusion.
J'en ai retenu le cuisant enseignement. Et lorsque je me sens brusquement insuffisante, malheureuse, je m'interroge : «Qu'ai-je projeté et sur qui ? À quoi, à qui, ai-je donné pouvoir sur mon bonheur, délégué la responsabilité, la valeur, l'identité, le sens... ?» Et je reprends mon gouvernail, je refais le point de ma route, je retourne à la sagesse de mes racines. À mon cœur, qui est mon prochain. Qui est l'Ami. À Vendredi et à Aurore, mes enfants intérieurs. J'essaye d'accueillir tous ceux qui m'habitent. Préparant ainsi notre retour au monde, non pas en tant que naufragés, mais capitaine et équipage, solidaires de notre propre bâtiment. Non pas mendiants, mais avec quelque chose à partager !
Le "Corps conscient", nos sens, sont comme un fin voilier, une barre sensible. Lorsque l'axe du mât, le poids de la quille, réajustent leur rencontre avec le ciel, leur mariage avec l'eau, l'on s'aime - non sans douleur et non sans risque ! - mais sans se perdre, sans faire naufrage ! Garder son cap, la vigilance du souffle. Équilibrer la barque, regonfler les voiles... déployer l'être, courir avec le vent, favorable ou contraire. Appuyer notre coque. Épouser notre propre Mystère, solidaires et confiants, flanc contre flanc. Aller et venir entre les bras des vagues, se glisser dans le ventre de la mer... S'ancrer au centre. Au centre de gravité. Dans les entrailles, dans le Coeur ! Un mouvement et un repos. Eux-mêmes inscrits dans le mouvement et le repos de l'Univers.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
Exercices préparatoires à la rencontre avec Vendredi : la renaissance de l'enfant intérieur
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
Pour commander le livre au format numérique ou papier, cliquez sur ce lien.
Pour recevoir les chapitres au fil de leur republication par e-mail, cliquez sur le bouton ci-dessous :
