L'Arche du Cœur [#7] Ce que j'ai appris de Robinson Crusoé
L’Arche du Cœur continue après le chapitre Toucher la terre, toucher le corps. Retrouvez la semaine prochaine le chapitre suivant : La rencontre avec Vendredi.
Peut-être n'aurais-je jamais questionné à ce point le sens de nos relations, si à trente cinq ans, je ne m'étais pas brutalement retrouvée dans la situation de Robinson Crusoé. Le récit de son aventure, lue et relue près de dix fois, fut la première vraie lecture de mon enfance. J'en avais intégré les moindres détails ! Était-ce prémonitoire ? Toujours est-il, qu'alors déjà, j'avais fait de la nature mon fief. Bien décidée à mettre en échec la solitude et les anthropophages ! À faire des arbres, de la pluie, du vent, et des enfants sauvages, mes compagnons.
L’avenir démontra, qu’à chaque nouvelle tempête, dans l’exil comme dans l’adversité, la détermination de Robinson allaient m'être infiniment utiles. Malgré ma fragilité, j’étais équipée pour survivre. Je crois que nous le sommes tous, bien plus que nous ne l'imaginons ! Je dis survivre, mais j'y ai aussi appris autre chose : comment faire des courants contraires mes alliés et me nourrir d'un lien à tout ce dont on peut, dans ce monde, et au-delà du monde, apprivoiser l'amitié.
Comme Robinson Crusoé donc, c'est à la suite de l'un de ces naufrages dont la soudaineté dépasse notre entendement, que je repris mes sens en des lieux que ne prévoyait aucun de mes plans... Il me devint clair assez vite, que si je ne voulais pas mourir là, j'aurais à me fonder sur mes propres ressources, sur celles de mon île... avec pour tout viatique ce qui subsistait d'une épave, vestige d'un passé dont le souvenir m'était à la fois cher et blessant, mais qui, je le pressentais, m'avait quittée pour toujours.
Comme Robinson, je considérai avec amertume la ruine de mon entreprise, l'amour échoué auquel j'avais confié ma vie. Je regardai, avec révolte tout d'abord, cette contrée inhospitalière qui désormais était mon lot. Tout s'était dérobé : pays, navire, équipage ! Il me restait mon corps, quelques hectares en friche et la grâce de Dieu. J’en oubliai Aurore, devenue silencieuse. La sauterelle avait disparu sans un signe dans l'obscurité de la forêt vierge. Le désespoir me coupait le souffle. Je me sentais trompée par mon destin.
Chaque jour, je devais composer avec mon désarroi, avec mon ignorance, avec ce qui paralysait mon cœur. Des années ont passé, comme une éternité de peines... Mais, progressivement, au fur et à mesure que je m'appliquais à déchiffrer mon nouvel environnement, je retrouvais des parcelles de cet enchantement, de cette sagesse, que j'avais puisés autrefois dans l'histoire de Robinson. Mon obstination, ma passion de la découverte, la foi d'Aurore, furent plus puissantes que la souffrance, que l'épuisement, que la peur. La mesure du défi devint celle de la joie ! Car, chaque fois que surgissait un domaine inexploré, une compétence neuve, je sentais une jubilation, une force, monter en moi comme une sève de printemps ! Ainsi le jour où, marchant d'un pas joyeux dans la lagune – lisse ce matin-là comme un miroir – je découvris, en me penchant vers un coquillage, mon reflet, au-dessus d'une pierre plate et sombre au fond de l'eau. Je fus si surprise d'y reconnaître une femme heureuse, que je souris. L'espace d'un regard, nous étions deux, non trois, quatre, Aurore, la sauterelle, étaient là, elles aussi !
J'étais loin, cependant, de me douter, que dans le futur - et bien avant de retrouver un pays habité par les hommes - mon île se peuplerait des mille et une rencontres de mes visages intérieurs. Que je n'y serais plus jamais seule ! Pour l'heure, je me trouvai simplement rassurée. Et souvent, je me sentais comme un jeune arbre, bercé, enraciné dans un sol maternel, s'élançant vers la lumière, dansant au gré des souffles apportés par la mer.
Le cerf-volant ne s'élève-t-il pas à la faveur des vents contraires ? C’est dans ce temps d’épreuve, que mon corps, mes sens, sont devenus mon vrai prochain, une vraie présence avec laquelle dialoguer, construire une amitié, même si je ne savais pas encore, que cette autonomie, cette confiance grandissante en la substance même de mon être, allaient, petit à petit, délier la source d'un intarissable bonheur.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
Pour commander le livre au format numérique ou papier, cliquez sur ce lien.
Pour recevoir les chapitres au fil de leur republication par e-mail, cliquez sur le bouton ci-dessous :
