L'Arche du Cœur [#6] Toucher la terre, toucher le corps
L’Arche du Cœur continue après le chapitre les sept antennes des sens. Retrouvez la semaine prochaine le chapitre suivant : Ce que j’ai appris de Robinson Crusoé.
Je me souviens de certains moments, où toucher fut pour moi comme une incantation, un geste sacré.
Il y avait un arbre dans mon jardin, un érable, vieux, solitaire, avec une grosse branche, juste, juste à la hauteur qui un jour me permit, par un saut, de l'effleurer. Ainsi, disons-le bien, jusqu’à un certain âge, nous avions dû nous attendre, comme deux amis que la distance sépare, comme deux promis de l'ancien temps.
Cette attente eut l'avantage d'aiguiser notre nostalgie, et par là tous nos sens. L'arbre et moi, nous prenions conscience de notre désir l'un pour l'autre, nous rêvions de plus en plus concrètement notre amitié.
Il y eut un temps, j'étais encore toute petite, où je commencai à regarder à la fois avec respect et fascination, son tronc épais, son écorce presque noire, rugueuse, fissurée de longues crevasses; striée, gravée de lignes incisives. Petit à petit, je m'aventurai : d'abord en tendant la main vers sa peau éléphantine, une main menue, timide. Ce fut l'instant magique ! "Rouge comme le sang, blanche comme la neige, noire comme l'ébène", ces mots du conte de "Blanche-Neige" me reviennent. Je vois ma main se détacher, pâle contre le bois sombre. J'entends mon coeur qui bat, j'ai le sang aux joues !
De ces caresses d'enfant, naquit une longue intimité. Mais, ce n'est que bien plus tard, qu'enfin un bond me permit de saisir la branche, de me hisser jusqu'à la fourche, pour chevaucher la ramure puissante, de me réfugier contre ses flancs rudes, d'y ressentir la complicité des murmures du vent dans son feuillage.
Être attentif, à cette conscience de soi et de l'autre, n'est-ce pas ce qui fait la relation ? Ce qui nourrit la perception limpide et acérée de ce qui nous lie et nous sépare ? Une sorte d'alchimie : celle d'une lente maturation, d'une gestation, où se prépare dans ce qui est souterrain, l'éclosion d'une fleur, d'un amour, d'un accroissement. D'une relation qui se fait créatrice. Trop souvent, il nous manque un art d'aimer, mûri au plus profond du corps.
Et voilà que mon corps en grandissant s'est éloigné de moi. Et moi de lui. Je me suis mise à désirer celui de l'autre... J'eus presque du mépris, ou de l'indifférence, pour le mien. Une commodité. Du moins tant qu'il se portait bien, qu'il n'était ni malade, ni triste, ni solitaire, ni fatigué. Tant qu'il m'était une "bonne bête"... Je ne songeais pas à lui parler, à poser une main affectueuse, sur les égratignures du genou, ou les peines du coeur. Je le laissais se débrouiller seul, comme un compagnon qu'on ne prend pas par l'épaule, que l'on tolère sans vraiment lui donner l'hospitalité. Un bienfaiteur dont on profite sans gratitude.
Aujourd'hui encore, je me surprends, le matin sous la douche, à me laver sans tendresse, comme on laverait quelque objet. Et pourtant, mon corps m'a toujours été bienveillant, ne s'est pas plaint. A répondu à tout ce que j'attendais de lui. Il m'a soutenue, il a travaillé, aimé d'une passion fidèle, porté et nourri des enfants. Il m'a permis d'éprouver toutes les joies du mouvement et du repos. Joie de l'eau, de la musique, de la danse, odeur enivrante de la garrigue ou de la mer. J'ai senti la douceur des galets sous mes doigts, celle de la peau lustrée des bébés. J'ai pu saisir au vol le sourire des amants, l'étincelle dans le regard de mes amis, l'accueil aimant et joyeux dans la voix de ma mère. Corps merveilleux, complice du ciel et de la terre, des animaux comme des humains. Et qui le temps venu s'est donné sans réserve... Mais aussi, corps de souffrance. Les séparations, chaque épreuve, l'ont usé et poli, comme un beau bois tourmenté dans le torrent. Quitter le connu. Laisser s'en aller ce qui tout à l'heure était vivant. Laisser venir ce dont on ne sait rien encore... Et puis il y eut l'impuissance de ne pouvoir épargner les peines de mes enfants, de mes parents, de mes amis. D'échouer à aimer ceux qui m'ont été les plus chers. De ne pas avoir su les entendre, ou au contraire les foudroyer de ma colère. Il y eut leurs départs, le retour à la solitude. Le corps seul.
Les petites usures, les premières fragilités, les premières lésions... Grâce à elles, je me suis soudain rendue compte que mon corps, après un très long silence, me disait : «J'en ai assez, là je n'en peux plus, la bête est fatiguée, blessée, défaite du coeur ou de la hanche». Mais, même alors, il ne s'est pas vraiment plaint; cela s'est simplement passé. Tout d'un coup, il s'est couché, terré, éteint, douloureux. Et pas un reproche, pas une parole amère. Si j’avais eu pour lui au moins l’attention que l’on doit à une bête, il m'aurait regardée de ses yeux doux, étonnés, et moi j'aurais compris, je lui aurais fait une caresse, je lui aurais donné un temps de repos dans un pré vert, auprès de ma sauterelle...
Est-ce mon corps qui était muet, ou moi plutôt qui étais aveugle et sourde ? Un jour, j'ai réalisé que je ne lui avais jamais dit merci; jamais adressé la parole; jamais exprimé, par des gestes fraternels, que je prenais part à sa peine, ou à ses besoins. L'avais-je même regardé, autrement que pour scruter ses défauts, ou sa capacité de séduire, de se faire agréer ?
Peu à peu, j'ai pris conscience de son humanité. Et chaque fois, je me suis sentie éblouie par sa constance, sa sagesse, par sa confiance inaltérable en la vie, en la survie, par sa formidable mémoire. Mon intellect avait ses défaillances, mais ma chair se souvenait, savait ! J'ai deviné qu'en elle, je peux tout retrouver, que rien n'y est perdu. Moi qui avais su que mon ours, mon épée, l'arbre du jardin, le corps de mon aimé, de mon enfant, étaient de vraies personnes, je compris enfin que mon corps était une personne, lui aussi.
Depuis, j'essaye de l'aimer, de le respecter, de dialoguer... J'ai toujours attaché une grande valeur à l'amitié, j'avais simplement omis de m'apercevoir que mon corps, de tout temps, avait été mon meilleur ami ! Je décidai alors, d’être à mon tour son amie, jusque dans la mort. Plus jamais nous ne cheminerons, corps seul et âme seule.
J'ai commencé aussi à jeter un nouveau regard sur celui des autres. Et souvent le mien se serrait de chagrin. Toucher, ce n'est pas seulement poser la main... C'est s'émouvoir. Et j'étais émue. Par des corps absents. Des "corps-personne", des corps qui ne sont personne pour qui les habite, ou pour qui les envahit... Des corps que l'on affame, que l'on gave, que l'on tripote, dont on abuse, que l'on pollue... Que l'on détruit, que l'on viole d'innombrables façons, et pas seulement à l'extrême du racisme, de la torture, de la guerre, de la misère, de la faim - quelque part très loin ! - mais ici, dans ma propre maison, partout, dans ma ville, dans mon pays, dans ma propre psyché... Tout cela, parce qu'on a oublié, ou jamais voulu savoir, que ce ne sont pas là des "choses", mais des personnes ! Qu'ils sont tissés d’âme et de sentiment !
Je me souviens, qu'adolescente, je m'étais laissée convaincre de changer de visage : tenter l'indéfrisable... mais le résultat fut perfide. Je me voyais sans me reconnaître. Et cela me laissa dans un désespoir étrange. En ville, je rasais les murs et lorsque je croisais mon reflet, au hasard d'une devanture, je sursautais : ce n'était pas moi ! J'en conclus qu'il faut peu de chose pour se trahir. L'idée de correspondre à tel ou tel profil... et nous voilà transformés en héros de carton-pâte, en séductrices soumises ou dominatrices, en soldats de plomb. On se croirait encore au marché des esclaves : ouvre la bouche, montre tes dents. Fais-voir tes formes... De peu ou de beaucoup, nous défigurons ce corps mal vu, mal touché, mal entendu. Nous modelons arbitrairement son sens, son message. Nous le déguisons en publicité vivante, pour nous vendre, ou vendre des slips, des aspirateurs, des femmes parfaites ou des hommes forts.
Le mépris de soi, ou de l'autre, se cache en bien des détails. Nous renions notre nature véritable, oublieux de ce "corps-univers", de la dimension sacrée et illimitée de chaque être. À moins qu'Amour en personne, nous amène à en tenir compte ! Et voilà notre septième sens ! En être plus conscients, nous immerger en l'Amour... c'est s'ouvrir, grandir. Entrer dans la grotte de transmutation. Ne nous faut-il pas nous enfanter nous-même ?
Et là, j'ai envie de dire merci à Adam et Ève, merci d'avoir goûté de l'arbre défendu : «... vos yeux se dessilleront et vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal.» Sans ce discernement, autodétermination et liberté n’auraient jamais plongé leurs racines dans ma chair, au plus intime de mes os. Jamais je n'aurais su, qu'il nous appartient de réclamer l'homme ou la femme que nous devenons; et que la maturité, c'est cela : se donner naissance. Peut-être au prix d'une transgression ! qu'il nous appartient d'assumer... au contraire d'Adam et Ève ! Car lorsque Dieu les interroge, ils s'esquivent, ils accusent. Rejetant, qui sur elle, qui sur le diable ou le destin, leur choix de Connaissance. L'amour est devenu crainte. Leur richesse, pauvreté. Crainte de leur nudité, de leur différence, de ce qui maintenant leur fait honte. Les sépare ! N'ont-ils pas - portant jugement sur eux-mêmes ! - été les artisans de leur propre exclusion ? N'ont-ils pas, se jugeant l'un l'autre, exclu le prochain ? J'ai fini par m'apercevoir que tous nos maux viennent de cela. Ce n'est pas la Connaissance qui nous condamne, mais nos Jugements exempts d'amour.
Mais cela n'est pas sans remède... car chaque fois que j'ai fait mien ce qui m'advenait, cessant de me dévaluer, surévaluer, condamner, justifier... chaque fois que j'ai osé faire de la transgression un acte d’audace consciente et d'acceptation de moi-même... ma vie est devenue différente. J'ai pu faire la paix. M'épouser, le sachant, le voulant. Ne pas me comparer ! Aimer et me laisser aimer.
Ce n'est plus dès lors le seul bonheur d'être approuvée, d'être meilleure, qui importe, ni la fin des souffrances, ni d'atteindre le but... Mais bien l'émerveillement du voyage : toucher ce qui me "touche". Aller de tout mon être à la rencontre de ce qui dans le monde vient à moi. Me choisir, me chérir. Chérir ce qu'expriment mon corps et ma sensibilité. M'adopter moi-même, avec toute la résolution et la tendresse que l'on mettrait à adopter un enfant perdu, un orphelin... L'autre. "L'étranger", que l'on rejette d'abord en soi !
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
Pour commander le livre au format numérique ou papier, cliquez sur ce lien.
Pour recevoir les chapitres au fil de leur republication par e-mail, cliquez sur le bouton ci-dessous :
