L'Arche du Cœur [#2] La sagesse des enfants N°1
Le corps, le monde, c'est une personne
L’Arche du Cœur continue après le chapitre Retour aux Origines. Retrouvez la semaine prochaine le chapitre suivant : La sagesse des enfants N°2
Rallier ce pays qui est le mien, cela m'a pris beaucoup de temps. Comme une bête fidèle, j'ai suivi mes rêves à la trace. J'en ai retrouvé l'empreinte dans les rêves des autres hommes, dans ce que l'on appelle psychologie, philosophie, métaphysique. Et ce que tous recherchent, le mouvement qui transforme la matière en l'esprit, l'esprit en la matière, la mutation par laquelle la pesanteur devient légère, l'obscurité lumineuse, l'inconnu familier, l'ennemi un frère, je crois l'avoir quelque peu approché.
La formule magique s'inscrit déjà dans le titre de ce chapitre. Mais, comme pour toute formule, la clé de son mystère réside dans l'art de son application. Nous vivons dans un "monde des arts appliqués", pour l'excellente raison que tout a un corps, subtil ou manifeste ! Que tout doit prendre forme. La création entière est l'expression physique d'une réalité, dont la nature essentielle nous intrigue et nous échappe. Autrefois, cette origine, cette âme, ce noyau de l'être et du devenir, nous l'appelions Dieu. Aujourd'hui, certains physiciens proposent "qu'un ordre impliqué sous-tend l'univers"
Il n'y a pas d'alchimie - au sens traditionnel - sans creuset, sans flammes, sans cornues. Sans ingrédients, sans exploration patiente des mélanges, des réactions, des métamorphoses, à travers le feu, le froid, l'évaporation, la condensation. De même, il ne peut y avoir de connaissance de notre propre nature, si nous ne nous soumettons pas à ce qui nous meut, nous émeut, nous unit et nous divise, nous dilate ou nous contracte ! Si nous ne devenons les partenaires éveillés et sensibles des courants d'énergie qui font tressaillir nos corps et nos cœurs.
Nous découvrons des perspectives étonnantes dès que nous décidons d'être des expérimentateurs. Pourquoi ? Précisément parce que l'on ne peut rien connaître, à moins que cela ne se révèle à nos sens. Ce qui n'est pas reçu, pas perçu, ce à quoi l'on ne s'est pas donné, reste inatteignable, en dehors de notre champ de conscience. Ne soyons donc pas trop incrédules, ni trop pusillanimes... Entrer dans l'attention à ce qui est, dans l’attention au "possible", pénétrer en l'intimité des choses... c'est s'ouvrir à une transmutation, dont les impulsions s'impriment et se lisent dans ce que nous avons de plus proche et pourtant de plus méconnu : notre corps.
C'est là mon creuset ! Chauffer, refroidir, chevaucher les énergies qui l'animent ou le figent, tout ce que l'on appelle volatile, changeant... sensations, sentiments, émotions, pensées, images, mémoires. Les anciens alchimistes sont à l'origine de notre science actuelle et, à leur suite, ceux qui explorent et qui veillent sur leur propre alchimie sont les bâtisseurs de l'ère qui vient.
Tout à l'heure, je disais : «L'énoncé magique est déjà dans le titre...» À nous d'en devenir l'initié ! D'en redécouvrir les étapes, d'en saisir les signes. Initié, cela sonne comme un grand mot mystérieux, mais cela veut seulement dire "celui qui commence", qui fait son premier pas sur le chemin. Et petit à petit s'aperçoit, qu'il y a un monde derrière le monde, qu'il y a de l'extraordinaire dans l'ordinaire ! Même le plus silencieux des objets est à la fois porteur de sens et générateur d'énergie, de sentiment, d'inspiration... Pourvu que nous entrions en relation avec lui !
Le cœur du chasseur marque un arrêt lorsqu'il surprend les traces de l'animal qu'il traque. Le cœur du sculpteur bondit, s'allège, lorsque sa main saisit le ciseau et la masse, que son regard plonge dans le marbre encore brut, capte l'âme dormante de la pierre, la fait émerger de sa gangue. Le cœur de Michel-Ange éveille, émeut, l'âme encore pétrifiée. Et celle-ci, à son tour, par le langage muet des formes, fera grandir le cœur de Michel-Ange ! Et par la suite touchera des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants... je n'ai jamais oublié les "Esclaves", à demi arrachés à leur prison de roc, venant à ma rencontre, chair de ma chair...
Ce langage, cette vie des objets, de la nature, je les connais de mon enfance, sans avoir eu besoin de les apprendre. Tout dans l'univers nous crie, ou nous murmure, de ne pas oublier ce lien avec les choses, si semblable à celui qu'on crée avec une personne aimée. Tout enfant le sait, tous ceux que l'on dit primitifs ou sauvages le savent. Pour l'aborigène, le pygmée, le peau-rouge, tout a une âme, tout participe, le minéral comme le végétal, l'animal, l'humain, les objets de la vie quotidienne. La cruche en terre, l'arc, la flèche, l'outil, ne sont pas fondamentalement différents de l'arbre, de la cascade, des étoiles, ou de l'esprit des hommes qui les ont conçus.
Lorsque j'étais petite, j'aimais beaucoup mon ours. Je l'aime toujours, tout râpé, tout raccommodé, il me regarde de ses petits yeux en boutons. Il s'appelle Tatanka. Enfant, je lui parlais, j'allais le chercher lorsque je me sentais inquiète ou solitaire, et toujours à l'heure du coucher. J'avais remarqué aussi, que plusieurs petites filles du quartier avaient des poupées avec lesquelles elles dialoguaient. Un jour, j'ai rencontré un garçon, dont la fidèle compagne était une épée de bois, nommée Durendal.
Pour moi, il était tout à fait évident que les poupées, les ours, les épées, et bien d'autres choses en apparence inanimées, ont une âme. Plus que cela, plus concrètement que cela : ce sont des personnes ! Au même titre que vous et moi, mon frère et ma soeur, mes parents et mes amis. C'est cela que j'appelle la sagesse des enfants nᵒ 1. Tatanka aime Aurore, Aurore aime Tatanka.
— Adelheid Oesch
¹David Bohm ,"La danse de l’esprit ou le sens déployé", Ed. Seveyrat 1989.
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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