L'Arche du Cœur [#26] Le corbeau et la colombe. Le dévoilement.
“Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi, jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien.”
— I Cor. 13 (1-3)
“Alors Dieu se souvint de Noé et de toutes les bêtes sauvages et de tous les bestiaux qui étaient avec lui dans l’arche.”1
L’acte de se ressouvenir de soi, porte en lui-même le ressouvenir de Dieu. Et ce ressouvenir nous allège, nous aspire en sa grâce. Engage un abandon, un effacement de nos images. L’oubli de soi. Le don de soi. Non plus un abandon, fruit de notre inconscience, d’une contrainte, d’un devoir - ni celui auquel nous poussent le désir ou le désespoir - mais l’immersion en un “plus vaste”, en un “plus profond”. En Celui, en Cela, qui nous ensevelit et nous délivre... Sans jugement, sans frontière.
Se concevoir en cette “Mémoire de l’Amour”, lui rendre toutes les images, donner ce qui est là, fût-ce notre impuissance, notre pauvreté, notre ombre, devient une naissance au Bien-aimé. Au Spontané. Non pas un retour, une régression dans le giron. Mais des Noces : l’offrande, minute par minute, de notre goutte d’eau. Quelle qu’en soit l’amertume, quelle qu’en soit la nature. L’Océan de l’Amour est assez large pour la reprendre ! Pour la régénérer par cette résorption en Lui.
“Ma peau et mes os sont transmutés en or. Je suis le bassin de l’amour. Vivant comme les vagues. Une seule goutte d’eau est devenue une mer. Innavigable...” dit Lãlan, barde du Bengale2.
L’amour est un Mystère. Innavigable... On ne peut ni le forcer, ni le contrôler, ni le conserver, ni le perdre. On peut seulement se livrer à lui, d’instant en instant, de transformation en transformation, de contraction en dissolution. L’amour est une relation au Mystère de l’Amour. Un don de soi à ce Mystère. Non pas se donner à l’autre, mais à quelque chose qui nous transcende l’un et l’autre ! Et ce Mystère, ce “plus vaste”, ce “plus profond”, nous convie. À chaque moment du temps.
L’amour, c’est le Mystère de la relation. Un engagement à en devenir les “fervents”, les disciples. L’univers lui-même ne se soumet-il pas à cette constante alchimie, cette danse des contraires, aux fruits qui en naissent ?
L’amour... une aimantation de l’Évolution ! Une aimantation de la Conscience. Une aimantation de Dieu. “Croissez et multipiez”, non pas en nombre, mais en volume de conscience, en volume d’amour, aurais-je envie de dire !
Cela commence par un entrer au-delà, plus loin, plus intime... une ouverture à l’altérité, à l’Inconnu. Car toujours, ce à quoi l’on se donne, se donne à nous ! L’arbre, le germe, recherchent la lumière, de tout leur être, de tous leurs pores, de tous leurs flancs. Et la lumière se donne à eux sans les prendre. Elle les élève et les épanouit. Et les révèle en elle. Et se révèle en eux.
Se consacrer, n’est-ce pas servir cette réciprocité ? N’est-ce pas engager notre totalité ? Conjonction de deux “entiers” ! plutôt que mise en orbite de deux “moitiés”. Le lien de notre plénitude. Mais aussi... l’acceptation de notre peur de manquer, de nos limites. Le lâcher prise de notre compulsive avidité, de notre obsessionnelle inadéquation !
Et j’aimerais dire aux amoureux, à ceux que l’amour appelle par leur nom :
«Sentez-vous toujours égaux dans votre coeur. Soyez égaux, dans le donner et dans le recevoir. Égaux dans l’Être. Donnez de votre richesse. Ne vous cachez pas de votre indigence. Mais ne vous donnez pas à porter l’un à l’autre ! Nourrissez-vous de la générosité de la vie, partagez-la, mais n’exploitez pas votre faim. Ne vous accusez pas. Ne recherchez pas un coupable. Soyez riches de liberté, de disponibilité, de virginité. Car ce qui est vide est comme ce qui est plein. Partagez votre vulnérabilité. Ne vous cachez pas de vos faiblesses, car ce qui est insuffisant, suffit à l’amour ! Engagez, risquez la relation. Engagez-vous à la pratique de l’amour, à la posture de l’amour. La pratique est celle du don de soi. La posture celle de l’ouverture et de l’humilité. Sachez, qu’en cette discipline, ce n’est pas votre perfection, ni vos efforts, qui comptent, mais votre confiance en la perfection de l’Amour. Et de permettre à votre corps, à votre coœr, de faire seulement ce qu’il peut ! Confiez au Maître de l’Amour de vous élever, vous révéler. En Lui. »
La relation à nous-même, celle à notre prochain, n’ont pas à être différentes de notre relation à Dieu. Un Exercice. Un art, d’instant en instant. Mais il ne s’agit pas d’un art à maîtriser, ni d’égaler le Maître, mais de nous donner à cet Art et au Maître. Tels que nous sommes. De s’accueillir soi-même, de se donner à l’autre, dans notre vérité passagère, sans fard, sans faux-semblant. Dans chaque moment du temps. Non pas justifier, marchander, nos atouts ou nos fautes, mais sentir ! Puis reconnaître. Puis nous dévêtir de ces sensations, de ces émotions, de ces pensées, de ces images du moi. Le but n’étant plus d’être bons, ni reçus, mais de nous couler totalement, sans réserve, dans la Vie. Avec nos limitations. Mais avec de moins en moins de contraction ! Nous immerger, nous relaxer... En ce “plus vaste”. En ce “plus profond”. Car Il contient notre être dans son Être, notre amour dans son Amour, notre posture dans sa Posture, notre pratique dans sa Pratique.
Se rendre à Celui, à Cela, qui ne pose pas de conditions. Qui n’exige pas que nous soyons quelqu’un d’autre... Mais qui, de toute éternité, nous embrasse déjà. Parce que l’Amour se contente de lui-même et n’attend pas notre perfection. Parce qu’il est assez grand pour notre goutte d’eau ! Assez grand, pour nous recevoir et nous dissoudre, nous délier de toute amertume, de toute illusion. Pour nous ressusciter en Lui. Se dévoiler en nous.
N’attendez pas l’un de l’autre - ni de vous-même - d’être meilleurs ou différents. Soyez près de vous-même. Près l’un de l’autre. Cela implique que vous vous teniez proches de votre corps, de votre sentiment. Être en relation, c’est offrir notre état d’être, sans le changer d’abord. C’est se rendre. C’est venir au Rendez-vous. C’est ouvrir la main lorsqu’elle se ferme. C’est rester au lieu de fuir. Communiquer plutôt que de se taire. Sentir, écouter, éclairer, regarder. Et puis, remettre ce qui est là. En particulier, ce dont personne, croyons-nous, ne veut : la peur, la douleur, la culpabilité, la frustration, l’échec. Mais aussi, rendre notre savoir, notre détachement, notre joie, notre force. Retourner à l’Océan de l’amour toutes ces “gouttes d’eau”, quelle que soit leur forme, quel que soit leur goût. Les rendre à l’océan de Dieu.
Soyez avant tout vrais l’un avec l’autre. Prenez qui vous êtes par la main. Prenez votre émotion, votre nudité, votre richesse, votre détachement, par la main, et dites :
«Me voilà, je viens. Maintenant. Je me donne, maintenant. Je me rends à la Rencontre, je viens au Rendez-vous, sans attendre. Avec ce que je porte en moi. J’offre à l’amour. Je ne cache pas à l’autre. Digne ou indigne, capable ou incapable, revêtu de l’habit de noce, je viens.»
Revêtu de l’habit des noces, non pas parce que je sais, parce que je peux, parce que l’autre... mais parce que l’Amour, parce que Dieu, m’appelle par mon nom. Et qu’il ne m’a rien demandé en échange, si ce n’est ce Venir. Si ce n’est d’accepter qu’Il se donne à moi.
«En quoi pourrais-je avoir tant d’importance, que mes besoins, mes manques, mes apparences, ce que je suis en cet instant ! - ou ce que je ne suis pas ! - puisse, ou doive, me séparer de Lui ? Me séparer de toi ?»
Sans cesse nous nous dérobons, nous évitons, nous contrôlons. Nous ne déposons pas l’outil ou l’arme que nous avons à la main. Nous ne déposons pas le sentiment de notre cœur, les sensations de notre chair, devant nous, sur le sol, devant l’autre, sur le sol, pour venir nus, les mains vides, ou venir les mains pleines, pleines de nos outils et de nos armes, mais venir ! Répondre, se montrer, ouvrir, communiquer. Maintenant. Avec rien d’autre que ce qui est là.
Si nous allons à l’autre, à l’amour, totalement, offerts, dévoilés, dans notre vulnérabilité et notre ombre, comme aussi dans notre lumière, nous ne serons jamais séparés de l’Amour. Car l’Amour toujours nous attend. Dieu nous attend. Le Maître nous cherche, en chaque moment du temps, et nous dit :
«Qui que tu sois viens, mais viens tout de suite, sans conditions, parce que moi l’Amour, moi le Festin de noces, je suis prêt.»
Et répondez. Répondez aussi les uns aux autres :
«Le Maître de l’Amour m’invite et c’est à cette Fête que je me rends. Je ne puis rien offrir que ce “venir”, que ce qu’à cet instant même je tiens dans la main, dans le corps, dans le coeur. Quoi que ce soit ! Je viens.»
Dans l’au-delà, le par-delà, de toutes les images, dans l’immédiat de chaque visage, n’y a-t-il pas toujours un seul Visage : celui de la Vie, celui de Dieu ? On le dirait plus évident, auréolé de clarté et de joie, qu’obscur et voilé. Et pourtant ! Saurons-nous en être les “veilleurs”, les “fidèles d’amour”, les humbles serviteurs ? Mettre notre confiance en Celui qui n’a pas jugé indigne de lui-même de se faire matière, dualité, souffrance, mort ? Choisirons-nous de l’aimer, alors même qu’il se présente à nous en ce, et en ceux, que nous n’aimons pas, que nous ne comprenons pas ?
L’amour est bien le plus grand des mystères. L’alchimie qui transmute et guérit. Car seul il sait s’assurer, et s’émouvoir, de la nature parfaite de tout être, et de toute chose. Ce que nous délaissons, ceux que nous n’aurions certes pas voulu pour frères, les déserts que nous n’aurions jamais voulu traverser, nos confrontations avec le Mal, sont la “sombre matière”, matrice des renaissances. Le Guérisseur blessé.
“La pierre rejetée des bâtisseurs est devenue la tête d’angle.”3 Le fondement d’une nouvelle alliance, d’un autre destin. Le plomb changé en or. Le corbeau et la colombe sont tous deux messagers de l’âme. Et celui qui se souvient de Dieu dans le “plus petit de ses frères”, dans l’ennemi comme l’ami, est mémoire de Dieu même.
“Alors Dieu se souvint de Noé”, lequel prenait continuellement soin de tous ceux qui étaient dans l’arche, bêtes et hommes...
La sauterelle vient de bondir sur mon épaule, Aurore et Vendredi me tirent par la manche : «Raconte-nous comment se termine ce Voyage, quand est-ce que les eaux vont décroître ? Comment sera la terre ? Y aura-t-il à nouveau un Jardin ?...»
“Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche et il lâcha le corbeau, qui alla et vint jusqu’à ce que les eaux aient séché sur la terre. Alors Noé lâcha d’auprès de lui la colombe pour voir si les eaux avaient diminué à la surface du sol. La colombe ne trouvant pas un endroit où poser ses pattes, revint vers lui dans l’arche, car il y avait de l’eau sur toute la surface de la terre; il étendit la main, la prit et la fit rentrer auprès de lui dans l’arche. Il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe hors de l’arche. La colombe revint vers lui sur le soir, et voici qu’elle avait dans le bec un rameau tout frais d’olivier ! Ainsi Noé connut que les eaux avaient diminué à la surface de la terre. Il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe, qui ne revint plus vers lui.”4.
Noé savait être patient, savait entourer les habitants de l’Arche. Et le temps venu, les rendre à eux-mêmes ! Noé savait prendre soin de l’être. Saurons-nous, à notre tour ! aimer qui nous habite ? Et puis, aimer l’autre, comme nous-mêmes ? Offrir la liberté comme le fruit naturel de l’amour ?
Aurore et Vendredi, la sauterelle et même le vieil ours, sautillent d’impatience : «Nous aussi, nous ferons, comme Noé, de l’amour un bateau dans la tempête. Nous ne regretterons rien de ce Voyage ! Nous ne reviendrons pas en arrière ! Nous prendrons un soin égal de la colombe et du corbeau. Ils seront nos ambassadeurs. Et aussi longtemps qu’il y aura des déluges, aussi longtemps que des hommes et des bêtes se sentiront solitaires ou menacés, nous les reprendrons, avec tendresse et patience, comme Noé. Nous les ferons rentrer auprès de nous dans l’arche. Dans l’Arche du Cœur. Jusqu’à ce qu’il y ait la Paix sur la terre !»
Lorsque la colombe ne revint plus, Noé comprit qu’elle avait trouvé, en la terre comme en Dieu, son abri. Un abri grand ouvert. Alors, enfin, Noé enleva la couverture de l’Arche. Et le cœur de tous devint apparent !
Je regarde Aurore, Vendredi, la peau sombre, la peau claire. Ne viennent-ils pas de me dire, que cette histoire n’est plus de “l’histoire ancienne”, mais l’histoire de notre temps ? Leur histoire ! Ne régressons pas vers notre Paradis perdu, mais allons vers la Terre, jusqu’à ce que chaque enfant d’homme, s’assume et s’enfante lui-même. Reconnaisse sa propre Nature.
Car il ne s’agit pas d’un Retour, mais d’un Dévoilement. Rien n’a jamais été perdu, ni absent. Nous sommes comme l’aveugle : guérir, c’est voir ce qui est déjà là !
Lorsque les eaux du déluge se retirèrent, il est resté du limon. Fin, tendre, humide, malléable, fertile. Je l’ai senti en moi : une Matière Première, faite de gratitude et de joie. Le limon aussi avait toujours été là ! Mais il y faut le don des larmes... de la fragilité qui se mêle à la force. Un repos et un mouvement. Terre glaise entre les mains du Sculpteur, et de l’Esprit qui souffle où il veut. Et nos mains qui, gauchement tout d’abord, apprennent à incarner la vie. À en devenir l’instrument, autant que l’artisan, à façonner ce Corps d’énergie, ce Corps de louange. Appelant l’âme dans la matière. Dieu dans le rocher, la source dans le sable, la bonté dans la haine. Mais il y faut la nudité. Se défaire voile après voile. Aller dans l’inconnu. S’apprendre. Et puis, se désapprendre. Se donner, dans l’immédiateté, ne pas manquer le Rendez-vous.
“Le coeur du soufi n’est pas composé d’encre et de lettres, il n’est rien d’autre qu’un cœur blanc comme la neige”, dit Rumi.
Noir comme le limon. Puissions-nous engager toute Rencontre, dans la simplicité d’un cœur dévêtu, lavé de tout jugement. Puisse notre cœur devenir miroir, ce pur miroir ne reflétant rien d’autre que la Grâce. Celui où nous nous voyons - soi et l’autre - comme Dieu déjà nous voit.
Puissions-nous croître. Non pas dans l’accumulation, mais dans la plénitude d’un volume du Cœur. Non pas en deux dimensions, mais en trois, afin de servir l’intuition d’un Mystère, qui s’épanouit au-delà...
Au-delà même de notre Espace-Temps.
— Adelheid Oesch
Transcrit par Robinson.
Lausanne, le 6 janvier 1999.
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
Pour commander le livre au format numérique ou papier, cliquez sur ce lien.
Pour recevoir les chapitres au fil de leur republication par e-mail, cliquez sur le bouton ci-dessous :
Bible de Jérusalem, Génèse 7 (22-24)
“Songs of the Bards of Bengal” (citation, trad. en français par l’auteur
Bible de Jérusalem, Psaume, 118.22
Id Génèse 8 (6-12)
