L'Arche du Cœur [#25] La vingt-cinquième heure
“... après la cessation de l’apparition des divinités Paisibles et Détentrices du Savoir... paraîtront les... Divinités entourées de flammes irritées, buveuses de sang, qui ne sont que les Divinités Paisibles sous un aspect nouveau.”
— Bardo Thödol
La vingt-cinquième heure. Celle que l’on n’attend pas, que pourtant l’on attend, sans que l’on puisse jamais la prévoir...
Celle que l’on découvre comme un enfant.
Elle ne peut que nous surprendre, ou se dérober, alors même que nous avons fait nos adieux et bouclé nos bagages, que nous nous croyons prêts à tout laisser pour elle...
Elle. Qui toujours nous pressent, et toujours se donne, entre un souffle et un autre, mais que nous ne reconnaissons pas. Qui nous attire en son insaisissable Mystère : entre deux instants. Entre ce jour et celui qui s’amorce, entre toi et moi, entre avant et après, dans cet imperceptible, intemporel espace, nommé présent.
Voici l’heure qui n’est pas sur nos montres, qui ne fait partie d’aucun calendrier que nous pourrions consulter, dont nous pourrions nourrir nos certitudes... Déchaussée. Silencieuse. Alors même qu’elle vient de frapper, de nous foudroyer. Qu’elle avait envoyé ambassadeur sur ambassadeur...
Nous ne l’avons ni vue, ni entendue ! Car c’est toujours par la petite porte, la porte de derrière, la porte de côté, qu’elle nous advient. Trop tôt, ou trop tard, pensons-nous.
Ou alors, peut-être qu’elle n’existe pas, puisque nous ne l’avons jamais débusquée, jamais saisie, ni conservée. Puisqu’elle garde tout son secret, et jamais ne passe, ni ne se dépasse, et pourtant inlassablement nous revient. Puisqu’elle ne s’inscrit nulle part sur le tour bien réglé de nos cadrans. Elle. Elle qui devait venir après... et qui vient avant.
On croit parfois que c’est la dernière heure. Non. Peut-on l’inviter, peut-on la retenir ? Il ne semble pas. Mais je me souviens que sur une page nue, chaque parole est la première, ou la dernière. Que l’amour est toujours vierge, que si la cible est intangible, les flèches ne marquent pas. Et j’ai voulu tester ma cible, sonder mon livre...
Il m’est apparu, qu’on ne voit presque plus le blanc des pages ! Tant il y a de signes et de lettres. Quant à la cible... c’était de la chair et du sang... Et la cible est devenue plaie. Et les jours se sont répétés, ont dansé ronde sur ronde, se sont accumulés, vingt-quatre pas par vingt-quatre pas, dans les greniers du temps. Tant et tant de savoir. Temps et temps de douleurs... Nos esprits en sont pleins comme des bibliothèques, et nos cœurs lourds comme ces soirs d’orage où l’orage ne vient pas ! Et ce carrousel qui tourne. N’était-ce pas hier seulement, que je me suis aperçue que l’on vieillit ? N’était-ce pas à la faveur d’un coup de cloche inattendu, à l’horloge du corps ?
Voilà que, parfois, le soir, ou même le matin, il me vient une fatigue étrange. Les moindres gestes, les moindres mots me deviennent trop pesants : la terre peut sombrer, mon amour peut se perdre... Tout attendra. Toute conscience, toute relation, ne sont plus que fardeau. Et comme Esaü, je vends mon droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Mon Éveil contre l’Oubli. Contre l’assouvissement de ma faim ou de mon repos. N’est-ce pas vrai de nos petites et grandes maladies ? Celles du corps, celles de l’esprit. Si vite, nous voilà la proie des fièvres, ou de l’indifférence ! Hors ce chaos, hors cette faiblesse, plus rien n’a cours... Et puis, il y a ces nuits, ces nuits trop lentes et trop étrangères où nous guette l’insomnie. Le manège de nos pensées. Et ces images que nous n’avions pas invitées. Qui donc déterre nos vieux os, nos malles perdues, qui file le chanvre de nos rêves, qui attise nos braises, souffle sur nos délires ? Que de chutes. Que d’entre-deux. L’incertitude, l’abattement.
Où la chair se défait, où l’intelligence se fracture.
Et parce que c’est transitoire, ou irrationnel, l’on n’y prête guère attention. L’on ne s’alarme pas d’en être le jouet. L’on ne saisit pas cette opportunité ! Pourquoi s’interroger, lorsqu’un malaise, une inquiétude, voilent notre entendement ? Lorsque nos servitudes à la faim, au sommeil, à la douleur, à la colère, au sexe, à l’argent, au pouvoir, à nos besoins d’amour, font de nous des “hors-de-moi” ! On ne s’alarme pas de cet oubli de l’être, de cet aveuglement à soi et à l’autre. L’on ne prend pas conscience.
Vieillir, mourir, cela va être “en plus”. Nos dérives, nos doutes, nos manques, n’en seront-ils pas multipliés ? Tellement plus impérieux ! Notre désarroi, notre solitude, tellement plus nus. Et cela me questionne ! La grande transition, le grand passage dans l’autre monde... Il y aura bien de quoi être désarçonné, être désorienté.
Il se pourrait bien que ce jour vienne, ce jour, où ce qui était si parfaitement agencé, ordonné, se mettra à faire un pas de côté. Il se pourrait que l’horloge dans la tête s’accélère, ou suspende par saccades le mouvement de ses aiguilles. La voilà qui avance, qui retarde. On la dirait dérangée. Peut-être que la pile est usée ! Les engrenages tournent encore, mais pas comme avant. Ce n’est plus la même vitesse. Ni le même espace. «Il semble que je ne vois plus très bien. Que je n’entends plus très bien. Que je ne sais plus compter le temps. Que je ne sais plus ton nom.»
Mes déceptions, mes rancunes, mes angoisses, deviendraient-elles la substance même des heures qui s’égrènent, au son lointain d’une cloche, qui je crois n’est plus celle de mon quartier ? Est-ce donc dans ma poitrine qu’elle compte ses coups irréguliers ? Est-ce qu’il fait toujours nuit ? Est-ce qu’il n’y a plus d’oiseaux ?
Je regarde mon père. Lui qui parlait toujours. Qui savait tout ce qu’il y a dans les livres, ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre et dans le cœur et dans la poésie... Mon père ne dit plus rien. Et moi, moi qui aurais si souvent souhaité qu’il se taise, je suis à l’affût du moindre mot. Je regarde mon père. Je me souviens de son esprit, si brillant, si fiable, si précis, si puissant, qu’il ressemblait pour moi à ces merveilleuses machines, ces merveilleuses turbines que j’admirais, enfant, dans le ventre des bateaux à vapeur ! Les boulons et les écrous chromés, l’éclat doux du laiton, les soupirs sous pression. Et puis... la mise en marche, toujours plus vite, comme un grand poumon qui s’emballe. Le rythme rassurant. Les roues à aube qui tournent sur les flancs. Et font de la belle eau, comme les grands moulins.
Je regarde mon père. Quelque chose est cassé, quelque chose “dysfonctionne”. Les grands moteurs dans la tête hésitent, désobéissent. Le capitaine ne reconnaît plus ses machines, ni sa route. Il ne tient plus l’horaire. Est-ce aussi cela, la vingt-cinquième heure ? L’heure qu’on avait oubliée. L’heure à laquelle on n’avait pas voulu naître ? Destination inconnue. Temps inconnu. Et ma gorge se serre. Le passé semble si proche tout d’un coup. Souvent, il m’avait raconté que, toute petite, je voulais, j’insistais, pour qu’il me tienne la main, le soir, jusqu’à ce que je m’endorme. Et comment, lorsqu’il se faisait tard, il quittait la chambre, à quatre pattes, de crainte de m’éveiller...
Je regarde mon père. La sauterelle, perchée au bout du lit, n’ose pas “frotter ses ailes”. L’ours est assis dans un coin, une écharpe rouge autour du cou. Il me semble soudain très vieux, lui aussi. Mais ses petits yeux sont alertes, pleins de cette éternelle gentillesse qui me calmait enfant. Qui me calme toujours. Aurore et Vendredi se tiennent tout contre moi. Et dans le silence - comme suspendu - tout ce qui n’a jamais pu, ou su, s’exprimer ! Un courrier du coeur, que ni l’un ni l’autre n’a vraiment osé... Que chacun serrait en lui-même. Un courrier caché, inscrit sur la portée entre les notes, dans ce blanc derrière les mots. Dans ce silence, qui se fait là.
Sans que je m’en aperçoive, Aurore vient de glisser sa petite main dans la main de mon père : une grande, une belle main tranquille sur le drap blanc. Et j’ai pris leurs deux mains entre les miennes - dans ce temps renversé - où c’est maintenant l’enfant qui veille, guettant son souffle, l’obscurcissement, ce qui se déconnecte et s’essouffle et tressaille. Chute, comme un appui qui lâche brusquement. Et c’est ainsi que par instants, la petite fille d’autrefois se tient bravement près de son père, et l’accompagne vers son dernier repos. Comme naguère lui-même se tenait auprès d’elle, serrant sa petite main, jusqu’au premier sommeil.
Je regarde mon père. Comme cela fait mal, et peur, de ne plus pouvoir atteler ses pensées, de ne plus voir, de ne plus savoir. De perdre la rumeur rassurante des mots, la précision des rouages, des engrenages, si implacables, mais si sûrs, dans l’infaillibilité de leur agencement. De ne plus maîtriser. De ne plus même trouver refuge dans son idéal, dans sa foi. Comme cela le blesse, le déchire, le met à découvert, profondément.
Est-ce dans ces moments-là... justement lorsqu’on perd tout contrôle, que nous vient la vingt-cinquième heure ? Est-ce alors, qu’elle nous porte et se donne ? Qu’elle nous fait cadeau de quelque chose de miraculeux, qui lui est propre ? Car maintenant que la rumeur de ce grand fleuve s’est tue, que son flux s’amenuise et tarit, c’est tout d’un coup une voix très ancienne qui redevient audible ! Celle qu’il ne pouvait, ne voulait, entendre : celle d’un petit garçon qui pleure, qui crie depuis tout ce temps son chagrin, sa révolte, sa colère; d’un petit garçon qui se sent seul et coupable. Sa voix, couverte par le bruit incessant du fleuve, le bruit des pensées, le bruit des mots !
Et moi aussi - maintenant que la rumeur s’est tue - je l’entends...
Maintenant que les torrents s’assèchent, que les pages s’effacent, que les retenues n’accumulent plus les eaux turquoises qui dévalent des montagnes ! Maintenant qu’il n’y a plus que cette voix intermittente, qui ne sait pas très bien ce qu’elle fait là... Tout au fond de ce lit déserté, sur un sol de boue, de déchets, d’alluvions, l’enfant seul est assis. L’enfant qui depuis toujours l’y attend.
Aurore l’a compris la première, car les enfants se reconnaissent entre eux. Elle a posé sa main sur le coeur du petit garçon, qui bat dans le coeur du vieil homme : «Tu es bon, papa, Dieu habite là, dans ta poitrine, là au milieu de toi. Tu n’es pas seul.» La petite main d’Aurore toque doucement, timidement, mais avec certitude, à la porte du Coeur. Là, au milieu du corps qui s’en va. «C’est là, papa, qu’il y a le “miroir”. C’est là, dans l’oeil du Coeur que Dieu découvre son Visage. Là, qu’en Lui, tu te reconnais. L’Essence et son reflet. C’est doux dans la poitrine, comme la veilleuse dans le choeur des églises.»
N’est-ce pas ici même, au milieu de nous, que se déploie le temps éternel ? Le temps qui n’est pas sur nos montres ? L’espace qui n’est pas dans nos volumes ? L’amour que l’on ne peut nous prendre ? Et cela, je le sais, comme les plantes, les oiseaux, savent l’aube, la migration, le printemps.
Peut-être n’ai-je pas prononcé ces mots, peut-être ont-ils seulement résonné dans le sanctuaire intérieur, dans le temple du Coeur, où tous les êtres trouvent leur juste place. Et puis, Aurore l’a dit avec des mots plus simples : «Est-ce que tu m’aimes papa ?» Et il a répondu : «Bien-sûr.» Et elle a dit : «Moi aussi, tu sais, je t’aime.» Et j’ai ajouté : «Tu vois, on s’aime, alors, c’est déjà bien.» Car je pensais à tous les moments d’amertume, de désespoir et de colère, qui nous avaient séparés. À tous les regrets, à tous les non-dits, prisonniers des remous, des rumeurs, du torrent... Et lui me reprit : «C’est beaucoup.» Il n’y avait plus qu’un seul mot, “aimer”. Et ce mot suffisait.
Je crois bien, que ce qui nous marque d’un sceau - ou d’un “saut” - précisément se donne en nos vingt-cinquièmes heures ! Sur le bas-côté. En retrait des avenues de la raison. Il n’y a pas de théophanie sans dévoilement, sans nudité. Ouverture, pauvreté, abandon. Serait-ce malgré soi... Et mon père le savait. Nous le savions tous deux. Et l’ayant désappris, l’ayant enseveli, nous l’avons retrouvé, au plus secret, près de l’enfant. Tout en bas, sur le fond, dans le lit du fleuve mis à nu. Là où toujours Dieu nous attend. Près de l’enfant dans la crèche. Où l’on ne possède rien.
D’avoir vu mourir mon père, j’ai reconsidéré la mort.
Je me suis demandée : «Qui sommes-nous, que reste-t-il, lorsque les trains de nos pensées et de nos disciplines prennent des routes vacancières ? Qui reste, lorsque le corps s’en va ? Lorsque l’esprit se perd ? Quand la grande faiblesse s’empare de tout notre être ? Quand nous ne pouvons plus nous protéger, nous diriger, nous définir, régler nos aiguillages ? Ranger nos convois dans leurs aires de triage ? Qui serons-nous, lorsque les wagons de nos convictions, de nos apprentissages, la locomotive de notre idéal, battront la campagne, joueront les filles de l’air, ignoreront nos gares, quitteront la sécurité de leurs rails ? Disparaîtront, comme des météores, dans le grand bleu ?»
Me revient le “Bardo Thödol”. Le Livre des morts Tibétain, qui nous décrit comment notre âme, après la mort, se trouve confrontée à des apparitions : images éblouissantes, effrayantes, ou tentatrices, expressions de nos contenus psychiques, de nos attentes, de nos angoisses. Rien n’empêchera plus alors, l’éclat trop aigu des Lumières, les vertiges de l’Ombre, de nous provoquer, de nous déboussoler ! Comme déjà ils le font - au quotidien ! - sous le couvert de nos fantasmes, de nos convoitises, de nos inflations, de nos dépressions... au fil de nos incohérences et de nos insomnies... Une fois franchi le dernier seuil, nos souffrances, nos désirs et nos craintes, ne prendront-ils pas d’incontrôlables formes, qui défileront sur l’écran de nos consciences, comme dans une salle de projection, que le cinéaste aura désertée... À moins que nous ne reconnaissions en elles - sous le masque ! - notre vrai visage.
Le Visage de Dieu même.
“Puissé-je reconnaître que toute apparition est une réflexion de ma propre conscience... Puissé-je ne pas craindre les troupes des Divinités paisibles et irritées, qui sont mes propres formes-pensées... au moment où ton corps et ton esprit se sont séparés, tu as reconnu la lueur de Vérité Pure, subtile, étincelante, brillante, éblouissante, glorieuse, radieusement impressionnante, ayant l’apparence d’un mirage passant sur un paysage de printemps, en un continuel ruissellement de vibrations... Ceci est l’irradiation de ta propre véritable nature. Sache la reconnaître... Le corps que tu as maintenant est appelé corps-pensée des inclinations.
Si tu ne reconnais pas tes propres formes-pensées, malgré les méditations ou dévotions faites par toi dans le monde humain... les lueurs te subjugueront, les sons te rempliront de crainte, les rayons te terrifieront...”
“O fils noble, ces royaumes ne sont pas venus d’un point extérieur. Ils viennent des quatre divisions de ton propre cœur, qui, en y comprenant le centre, fait les cinq directions. Ils sortent de ton propre cœur et brillent sur toi.
Les déités non plus, ne viennent de nulle part ailleurs que de toi-même; elles existent de toute éternité dans les facultés de ta propre intelligence. Sache connaître en elles cette nature...”1
N’y a-t-il pas, dans la sagesse et les traditions de tous les peuples, une invitation pressante à reconnaître en la Vie, en la Mort - et bien avant le dernier souffle ! en nos “petites morts et résurrections” de tous les jours - les Initiatrices d’un monde derrière le monde ? Scénarios qui nous instruisent. Raisons suffisantes, pour engager le “Connais-toi toi-même”, l’Alpha et l’Omega de notre cheminement.
Point n’est besoin d’attendre la dernière heure ! pour savoir ce que l’au-delà nous réserve... Notre “Bardo Thödol” s’explicite déjà : un théâtre d’ombres dans la trame de nos expériences et de nos relations. Et c’est bien d’un incessant “dialogue intérieur” qu’il s’agit ! D’un ballet d’énergies, de subpersonnalités, tantôt projetées sur notre écran psychique, tantôt s’activant, prenant corps, dans nos réalités extérieures ! Secourables ou effrayantes, à l’instar des divinités paisibles ou irritées... À nous de discerner en elles, au-delà d’elles, la Claire Lumière fondamentale. La nature réelle de l’esprit.
Mouvement perpétuel. Identification, désidentification : je brûle d’impatience, je me sépare de mon impatience. Je suis désir, je me détache de mon désir. J’en suis l’Acteur, j’en suis le Témoin. Ainsi les ai-je vues. Et, par chacune de leurs expressions, bienveillantes ou destructrices, redoutables ou démunies, elles m’ont conduite à entrer dans leur souffrance, à recueillir leur joie, touchant ainsi mon coeur !
M’étant revêtue d’elles, je les ai comprises. Les ayant comprises, j’en ai eu compassion. Ayant compassion, j’ai trouvé la paix. Ayant trouvé la paix, j’ai trouvé le détachement.
N’est-ce pas la connaissance, l’amour, de chaque état d’être, qui les rend transparents ? N’est-ce pas en cela, que mes prochains cessent d’être des énigmes ? Des adversaires. N’est-ce pas, parce que je les incarne ! que s’éclaire en moi leur douleur ? Que je puis alors les embrasser. Traverser le voile. Découvrir sous le masque leur Coeur. Et lorsque j’entrevois là Ton Visage... je m’abandonne à Lui, afin qu’Il m’immerge toujours plus en Ta profondeur. Et qu’il m’unisse à Toi en la nature humaine, Pèlerin mendiant, multiplié en chacun de mes frères. Sachant que tout masque est Visage de Dieu.
Le “Bardo Thödol” ne nous dit-il pas :
“Mais le plus humble des croyants... dès qu’il voit les divinités buveuses de sang, les reconnaîtra pour être ses divinités tutélaires et leur rencontre sera comme celle de connaissances humaines. Il croira en elles et se fondant en elles, atteindra en union l’état de Bouddha. Si tu peux les reconnaître exerçant ta foi et ton affection envers les Déités tutélaires, et croyant qu’elles sont venues te recevoir parmi les embûches du Bardo, pense ceci : «Je prends refuge en elles»...”
N’est-ce pas ainsi que chacune de nos relations nous confronte ? Provoque notre confiance ! Notre clairvoyance. Chaque attraction est celle qui nous sauve... mais aussi, sans tarder, celle qui nous condamne... À nous d’accueillir avec humilité ce double reflet. D’en apprendre qui nous sommes au-delà du miroir. D’en dégager notre moi plus profond.
Nous nous leurrons, je crois, si nous ne saisissons l’occasion de la vie pour regarder en face nos craintes et nos besoins.
Se détourner de soi, c’est se détourner de l’autre.
Se détourner de l’autre, c’est se détourner de Dieu.
Chaque fois que je me juge, que je me rejette, chaque fois que je te juge et te rejette, je dénie cette “nature divine” de laquelle nous participons. J’oublie de prendre dans mes bras quelqu’un qui a mal. Je ne vois plus transparaître, sous les traits du désespoir ou de la haine, la douleur de l’enfant, ni ne contemple, sous-jacente à chaque apparence, la radieuse émanation de Dieu.
Jésus, évoquant le Jugement dernier, décrit ainsi ce qui sera dit aux justes :
«Venez... car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.» Alors les justes lui répondront : «Seigneur quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ?» Et le Roi leur fera cette réponse : «En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.»2
Ne devons-nous pas en faire l’apprentissage ? Et ne commence-t-il pas par l’accueil de nous-mêmes ? Saurons-nous prendre refuge en notre propre enfer, en nos propres grimaces ? Reconnaître comme nôtres ces “divinités buveuses de sang”, au dehors comme au dedans ? Reconnaître en elles la “Claire Lumière” ? Prendre refuge en le pile et le face de chacun d’entre nous ? En la tunique sans couture que revêt le Dieu incarné. Et, nous revêtant d’elle, de cette totalité, de cette réconciliation, nous revêtir de Lui ?
N’attendons pas les situations extrêmes pour en prendre la mesure ! D’autant que continuellement, notre vie nous impose des passages... Lorsque nous perdons pied, quelqu’un, ou quelque chose. Lorsque nous nous fourvoyons aux lisières du connu, que nos épreuves nous ébranlent. Que l’amour, qui nous transfigure ! nous défigure soudain... Que notre ordre se défait, que notre raison chancelle... Très vite nous ne sommes plus qu’angoisse, blessure de nos mémoires !
Se pourrait-il que cela nous surprenne, encore et encore, alors même que nous nous serions consacrés à la connaissance, à la méditation, au soutien de nos prochains, à l’approfondissement de notre foi ? Même les grands saints connaissent la nuit de l’âme. Soyons donc attentifs, lorsque nous devenons la proie de nos doutes, de nos détresses, de nos avidités et de nos égarements. Ils préfigurent ce qui nous visitera - portant ces mêmes costumes ! - lorsque viendront nos “morts”... Ils frappent à notre porte, chaque fois que notre univers familier se dérobe ou s’en va.
Je regarde mon père, je sens son désarroi. Adolescente, je l’avais parfois haï de se déverser autant. Plus tard, j’ai pensé à son enfance malheureuse. Je me disais : «C’est pour qu’on l’écoute, pour qu’on le prenne en compte». Vient l’arrière-saison. Vient le creux de l’hiver. Il ne me parle plus. Je réalise un peu tard, qu’il n’y avait pas que cela. Que toute l’érudition, l’enseignement, l’éloquence, le “flot de paroles”, n’étaient pas tellement “pour qu’enfin on l’entende” ! mais servaient plutôt de “rumeur immense”, pour couvrir, pour faire taire, la voix dedans. Celle que l’on ne peut, ni ne veut, écouter de soi ! Était-ce pour qu’on ne l’entende pas ? Pour cacher le petit garçon derrière les mots ?
L’ai-je perçu, parce que le silence était devenu notre porte-parole ? Maintenant que le savoir le quitte, que notre “attente l’un de l’autre” nous quitte, l’enfant est nu, exposé, dans le grand chaos de l’esprit et du corps : entre les pages du livre qui s’effeuille, les pages redevenues blanches, entre les lignes qui s’effacent. Dans le silence entre le mots.
Le sentant tourmenté, je tiens sa main. Je lui lis quelques passages des Récits d’un pèlerin russe. Sans savoir, il est vrai, s’il me comprend ou non. Souvent je l’interroge. Parfois, il répond. Tout d’un coup il me dit : «Je ne supporte plus tout ce bruit !» «Le bruit de la chambre ? Celui de la lecture, papa ?» Il dit non. «Est-ce que ce bruit est dans ta tête ?» «Oui, dans ma tête». Sans transition, il me parle alors de la biographie de l’impératrice Théodora. Moi, j’imagine déjà l’une de ces longues digressions historiques, que je ne supporte pas. Mais là, je m’efforce de pénétrer entre les mots, près du cœur. D’entendre le petit homme, dans le lit du torrent, maintenant presque à sec. Il me dit, me répète : «Tu ne sais pas ce qu’a été sa vie. Un édifice de fausseté.» «Qui ça, papa ? Théodora ?...» Il ne répond rien, mais reprend : «Un édifice de fausseté.» «Qui ça papa ?»... «Est-ce de toi que tu parles ?» «Oui, oui, de moi !» me répond-il alors, avec colère et impatience.
Aurore s’est mise à pleurer. Comment apaiser l’esprit, pacifier le coeur, quand il ne reste plus que ces charges d’alluvions entre les flaques ? Le petit garçon dit sa peur : «Qui suis-je ?» “Si je n’ai pas l’amour...”3.
Le petit garçon ne croit pas, n’a jamais cru, à sa propre valeur. N’a jamais vraiment pris confiance, en une main aimante qui le relève, qui le conduit, le fait entrer... dans la lumière qui l’attend là. Dans sa propre lumière.
Nos craintes et nos désirs nous troublent, et comme Ali-Baba, nous oublions le “sésame ouvre-toi”.
Aurore, qui connaît les secrets, a posé ma main sur le cœur de mon père. Aurore a pris une larme, qui perlait au coin de son oeil droit, et la douleur de son silence. Elle a mis cette larme dans mes yeux, comme de la rosée, et les mots vrais dans ma voix : «Tu es bon, papa, et Dieu habite là au milieu de ta poitrine. Et ne te quitte pas».
J’ai senti l’enfant en lui se détendre. J’ai pensé : toute sa vie mon père a lutté pour la justice, la beauté, les valeurs spirituelles. Tenté d’aider, d’instruire, de consoler... Cependant que l’enfant en lui restait seul. Prisonnier des souvenirs amers, derrière le flot des mots. Et moi, je les fuyais, ces mots, comme un torrent dans lequel on ne peut prendre pied. Tournant le dos à mon père.
Que verra chacun d’entre nous dans le Bardo, que verrai-je à l’approche de la mort, si ce n’est ce que je vois déjà, aujourd’hui ? Mon père voit les mirages de son insuffisance, de la solitude, du mensonge.
Assise à côté de lui, moi qui aurais tant voulu lui dire... Maintenant, qu’il y aurait enfin de la place, je ne trouve rien à dire ! Subsistent de longs, de crucifiants moments, où tous mes mots avortent, comme naguère, effacés, avalés, par ce gouffre d’abandon. Ou étouffés par le bruit de la colère, qui gronde autour de sa souffrance, comme le rugissement d’une lionne, qui ne peut sauver ses petits !
J’essaye alors, de faire la paix en moi. D’allumer une flamme paisible dans mon propre coeur. Aurore et Vendredi me montrent le chemin. Et puis, il m’a semblé que mon père devenait plus tranquille. Il n’a plus dit non. Il n’a plus rugi. Tout à l’heure, je lui disais : « Tu as bien raison de rugir, c’est trop dur ce qui t’arrive ». Maintenant son souffle se fait calme.
Les dernières paroles, si rares, se sont tues, elles aussi. Mon père vient de mourir, dans ce bref moment où je l’ai quitté pour appeler notre famille au téléphone. Aux environs de la vingt-cinquième minute après treize heures.
N’y a-t-il pas comme un chant dans ce silence ? L’ancienne complicité s’est renouée, je crois. Nous sommes tous deux dans la paix. Et, pendant quelques minutes, soustraites à l’engrenage des agitations, nous gardons ensemble ce passage.
Le rideau autour du lit nous isole, comme une île. Suspendus, mis à part. Une barque immobile dans les remous d’un fleuve-hôpital. Autour de nous, la vie continue, va et vient. Une radio murmure des psalmodies thibétaines. Un homme supplie inlassablement sa femme au téléphone, répète qu’il va se jeter par la fenêtre.
Les litanies sacrées, les litanies sereines des moines en prière, se mêlent aux litanies amères, aux menaces, aux reproches. Absurdité et splendeur, impuissance et recueillement. Étrange cortège pour cet ultime moment. Étrange baldaquin, qui nous assure, entre ses pans dérisoires, un court intervalle de quiétude, de face à face, hors du temps. Lui et moi sommes seuls à savoir, que sa barque, que son Arche, vient d’entrer dans l’écluse qui le porte, et l’élève, en le Fleuve Au-delà.
Cela est devenu simple de lui faire savoir que je l’aime, de lui demander pardon, d’accepter qu’il n’a jamais pu arrêter ce torrent, qui nous empêchait d’approcher, qui menaçait de nous submerger. De ne pas m’en vouloir de ce combat que j’avais toujours mené contre lui. Car de toutes mes forces je l’avais combattu ! D’accepter que nous nous étions aimés et que nous nous étions fait mal. Que c’était ainsi.
Ce fut dans cette dernière chambre du temps, celle de la vingt-cinquième heure, que cela est devenu clair. Dans ce langage qui est celui des âmes, des anges, des enfants. Le langage de Vendredi, les gestes d’Aurore. Moi, je n’étais que l’apprenti-Robinson ! Entrés pour un instant - ou est-ce pour l’éternité ? - dans l’Arche du Cœur.
“Tout ce qui avait une haleine de vie dans les narines, c’est-à-dire tout ce qui était sur la terre ferme mourut... Il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche.”4
Robinson regarde l’horizon, la mer immense et vide, comprenant que, tôt ou tard, il lui faudra laisser son île, ce lopin de terre ferme auquel il accroche sa vie. Confier sa bouteille à la mer... vaisseau fragile et transparent sur l’Océan de Dieu.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience de l’offrande : le don de notre instant présent”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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Le Bardo Thödol, Livre des mots Tibétains - Edité par le Dr W.Y. Evans-Wentz, Adrien Maisonneuve, Paris 1963 (112, 88, 103,112-113-126)
Bible de Jérusalem, Mathieu 25 (34-40)
Bible, traduction Louis Segond. I Cor. 13 (1-3)
Bible de Jérusalem, Genèse 7 (22-24)
