L'Arche du Cœur [#24] Le puits du chagrin. L'Étoile du solstice
“Pouvez-vous être blessé par l’énergie d’autrui ? Non, jamais par l’énergie d’un autre. Vous êtes seulement blessé par la façon dont vous entretenez la relation dans votre propre conscience.”
— Richard Moss, “Paroles des deux mondes”, Éd. Du Relié. 1977
Mettre notre “sphère”, notre “arche” au monde, ne se fait pas sans chagrin ni sans peine.
Il y a une forêt vierge à traverser. Élaguer, reprendre ce qui nous appartient, rendre ce qui est à l’autre... une incessante décantation, qui ne prend tout son sens, que si l’on aime assez la vie pour se soumettre à ses défis.
Et notre part dans tout cela ? Cette toile ne se tisse-t-elle pas sans vraiment nous consulter ? Que pourrions-nous y ajouter, si ce n’est cette conscience, qui - cherchant son propre éveil - nous engage à embrasser chaque dimension de nous-mêmes et de l’autre.
Entrer dans un nouvel amour, sans rester prisonniers de l’ancien, un nouvel enfantement, sans renier ceux qui l’ont précédé. Libres. Mourir, le processus même du vivant !
Je n’ai pas toujours su, que prendre le temps du deuil, celui de laisser saigner la blessure avant de détacher l’ultime fibre de mon déchirement, allait être, parfois, la seule manière d’attester une continuité en moi-même. La seule manière de retrouver, plus profondément, qui je suis. Nos larmes, notre sang, nos excréments, nos fautes, sont le fertilisant des nouvelles terres. Creuser les sillons, briser les mottes... mais ce “travail”, ce labour de notre matière physique et psychique, fait mal. Car la terre dont je parle, c’est notre corps, c’est notre cœur, c’est notre espérance.
C’est le temps qui nous use et nous défait, qui nous sépare de ce et ceux que nous aimons.
C’est le coupeur de liens, qui rabat les jeunes pousses, qui jette au feu les vieux sarments.
Et puis, tailler seulement ne suffit pas. Car nos attachements, nos rancunes - les servitudes qui en naissent - ont une réalité qui s’insinue dans nos os. Une colossale mémoire, qui s’infiltre dans nos organes, nos muscles, notre peau, qui revit dans nos moindres mouvements et détermine à notre insu l’expression de nos énergies.
L’artiste, l’amoureux, le parent, portent leurs bien-aimés et leurs chefs-d’œuvre dans leurs flancs. Le cœur d’un enfant se brise, s’altère, se ferme, lorsqu’il se sent abandonné, ou invisible pour les siens. Celui qui n’est ni vu ni reconnu, qui se sent un “objet pour l’autre”, lutte contre son propre néant. Le sexe, le corps - abusé par manipulation ou par violence - s’insensibilise, ou se pervertit peut-être pour toujours. Devient inapte à s’engager dans une vraie relation.
Le soldat choqué par la guerre revit - éveillé comme en rêve - la mort et l’agression... Mais, si nous comprenons, que ce qui nous met ainsi à “fleur de peau” et nous touche à ce point ! n’a cet impact, que parce que “l’amoureux, l’artiste, le parent, le coeur de l’enfant, le corps abusé, le soldat”, sont toujours là... vivants ! ici et maintenant dans notre univers intérieur... alors il nous devient possible de remodeler, dans l’attention de nos gestes, de nos regards, une communication. De reprendre le fil égaré, le fil rompu, comme on reprendrait la main d’un ami retrouvé. Et c’est cette relation qui sauve, parce qu’en elle le fleuve de la vie se remet à couler.
C’est faire véritablement place à ce qui voudrait naître... et qui ne le peut pas... Car ce à quoi l’on n’a pas répondu, ce dont on n’a pas clairement pris congé, continue de frapper à la porte !
Assumer une erreur, une responsabilité, nous approprier chaque blessure, c’est trouver notre liberté.
Ce que l’on n’a pas pleuré, ce que l’on ne s’est pas pardonné, ce que l’on n’a pas absous, l’ennemi que l’on n’a pas serré dans ses bras ! Ne se transforme pas. Mais au contraire, nous dévore comme une plaie secrète. Comme une suppuration ou une stérilité de l’être. Une sécheresse ou une pourriture du corps et de l’âme. Une mémoire obstinée de la chair.
L’aube ne vient-elle pas toujours après la nuit ? Ne nous faut-il donc pas y entrer dans cette nuit ? Vouloir notre solitude, notre incohérence, notre peur, plutôt que d’en devenir le jouet effrayé, la victime ? Plutôt que d’en rester l’inconscient otage ? Plutôt que de la fuir !
Parfois, nous nous étonnons de certains vagues à l’âme, de ces longues, insidieuses dépressions, qui collent, qui s’épaississent... L’on ne sait même pas de quoi on souffre ! L’on s’accomode d’un ciel toujours gris, de nuages bas, qui mettent comme un boisseau sur notre lumière. Qui émoussent notre entendement. Qui éteignent notre joie.
Et puis, un jour, le barrage cède.
Les nuages crèvent.
C’est du moins, je crois, ce que nous devons espérer...
Car, chaque fois que l’une de ces digues a lâché - oh ! bien malgré moi - je me suis aperçue, que ce qui accablait ainsi ma vie, n’était pas essentiellement le poids de mes fardeaux, mais plutôt le poids de tout ce qui n’avait pu se dire. Se vivre, se montrer... Était gros - non pas des larmes versées, mais de larmes retenues ! - de crues endiguées, d’orages qui n’avaient pas éclaté, du gel de mes amours en plein été.
Cette immobilité, cette lenteur, cet enlisement incompréhensible de l’être, cette fatigue inexpliquée, n’étaient que le calme qui précède la tempête. L’horizon de cendre, sur lequel je me laissais glisser - comme une barque funéraire sur l’eau noire et sans ride d’un fleuve entre les mondes - n’était, en vérité, que la conséquence naturelle d’un sceau, scellant la source de mon chagrin. Se pouvait-il alors, qu’à chaque fois m’attendrait aussi ce ciel lavé après la pluie, odorant et frais, comme la peau des nouveau-nés ; léger, insouciant, comme les pas dansants d’Aurore ?
Oui, ce fut exactement cela. De non-dit en non-dit, de chagrin retenu en amour retenu, il se faisait comme une opacité. Car c’est inconsciemment, que j’avais laissé s’accumuler ma douleur.
Et presque à mon insu le barrage céda.
Non pas avec brutalité, mais lentement, comme une fissure qui s’élargit imperceptiblement, année après année, et se répète, laissant passer sanglot après sanglot, jusqu’à ce que peu à peu la pression diminue, le réservoir se vide. Le jugement s’amenuise. Et, comme le niveau d’eau, je descendais, palier par palier, vers le fond, sans savoir si ma peine finirait par s’épuiser. Sans savoir, s’il y aurait là autre chose qu’un désert de boue et de déchets.
Et puis vint ce jour, ce moment, où je me posai, comme par magie me sembla-t-il, après tout ce temps, en un endroit oublié de moi-même. Dont j’avais perdu le goût et la trace. On aurait dit, que sous les eaux de ce lac de barrage, enfin asséché, je retrouvais les sons, les couleurs, les parfums, toute une cité ensevelie. Là, tout au creux, dans la maison égarée, dans le cœur englouti, m’attendait une surprise !
J’y aperçus - intacts - l’amoureuse, la mère, les enfants d’autrefois. L’homme que j’avais connu. Le temps ne nous avait pas altérés. Le cœur de la vie vibrait de notre amour ! Il est donc bien réel, cet éternel présent ! Même si le déroulement de notre histoire s’est fait irréversible. Et il m’est apparu, que ce n’est que l’amour qui sait ouvrir cette faille où le pardon se fait. Cette faille par laquelle on descend... jusqu’à ce que l’on se réhabilite soi-même. Jusqu’à ce que l’on réhabilite l’autre.
Ce fut là, peut-être, le plus important. Non pas m’acharner à relever des ruines, à ranimer les braises, à chercher justice ! Mais me relier à la beauté, à l’authenticité, de cet amour en moi. Retrouver alors, ce dont je me croyais dépossédée ! Et j’en acquiers la certitude que le sens de nos vies ne s’évapore pas. Ne nous sera pas enlevé.
Choisir de nous aimer tels que nous sommes, prendre soin de nos fragilités, vivre avec nos doutes et nos manquements, c’est leur faire face dans notre propre autorité. Cesser d’accuser l’autre.
Guérir, n’est-ce pas redécouvrir, en soi, ce “moi transpersonnel”, qui - par nature ! - est notre guide ? Notre partenaire, notre frère, notre ami. Non pas une abstraction, mais une Présence contenante, en laquelle nous nous enracinons... Vivifiés ! Parce qu’il y a Ouverture. Nidation dans l’être ! En cette interface aimante et ferme, nous ne serons plus jamais seuls.
Et c’est de cette alliance éclairée et toujours neuve à soi-même, puis à l’autre, que naîtra peut-être l’univers de demain. Que nous saurons respecter la Terre. Engager un avenir différent !
Trop souvent, notre vie se morcèle, se fait inextricable, comme ces jungles, qui peu à peu dévorent le temple de l’amour. Il y demeure égaré, scellé, enseveli sous une végétation touffue... Temple à la fois détruit et éternel dans son tombeau vivant. Englouti par la forêt vierge, disloqué par les lianes, abandonné par les fidèles. Sacré seulement dans la mémoire des morts et des dieux. Couples éclatés, prisonniers des racines, membres brisés, épars, fragments de corps, livrés aux iconoclastes et aux vandales. Qui les honore par des offrandes, qui rétablira leur sanctuaire ?
N’avons-nous pas ainsi vendu, vestige après vestige, nos précieuses étreintes, au mutisme, à l’oubli ? N’avons-nous pas regardé, impuissants, le temps nous disperser, effacer les sentiers du retour à soi-même, du retour à ce qui importe ? N’avons-nous pas laissé trop d’étranges torpeurs ternir l’éclair vif de nos joies ?
N’avais-je pas confondu en moi “la femme délaissée, coupable”, avec “l’épouse, la bien-aimée” ? Ne les avais-je pas substituées l’une à l’autre ?
N’avais-je retenu de toi que l’homme infidèle, que le pilleur indifférent, oubliant l’architecte, le voyageur tremblant, qui sans savoir comment, ni pourquoi, doit rebâtir ailleurs, et sans moi, son destin ?
J’ai cru à ma propre insuffisance. Et à la tienne. J’ai cru que nous nous étions trompés.
Je n’imaginais pas qu’en chaque être - en toi comme en moi - il peut y avoir, tout à la fois, un amant fidèle, une femme aimante et - dans un même temps, un même espace - quelqu’un qui s’en va, qui se fait traître, quelqu’un qui se fait victime, ou accusateur ! Vient cet entêtement, où - pour se justifier - chacun croit nécessaire de renier ses premiers sentiments. De faire de l’autre un autre...
Mais dans la Mémoire du Cœur, rien ne se perd. L’enfant immature, l’agresseur, la femme blessée, l’homme blessé, coexistent avec l’adulte tranquille et sage, avec l’enfant-amour.
En prendre conscience, au-delà de tout jugement, c’est faire la paix.
Faute d’avoir eu foi en cette “incorruptibilité de l’être”, de grands pans de moi-même étaient restés piégés dans le passé. La femme en moi y demeurait exilée. Son cœur, sa poitrine, se sont effrités dans la jungle, et les sentiers qui conduisaient au temple ont lentement disparu sous les herbes.
La grande forêt s’est refermée sur notre histoire. Le démantèlement, les décombres, l’ont rendue presque méconnaissable. Parce que j’avais scellé la fontaine de mon chagrin, douté de la divine essence de nos élans, j’avais aussi scellé la Source de l’amour. Et les amants du temple, imperceptiblement, retournaient à la poussière.
L’attachement, la rumination, n’honorent pas ce qui fut. Le déni, l’amnésie, ne sont pas un adieu. Un adieu, qui en respecterait aussi bien la richesse que la précarité, abandonnant les reproches, et cette obsession de lier la valeur des choses à leur réussite, à leur durée, plutôt qu’à leur qualité nue, dépouillée de nos projections.
J’avais fini par croire que mon amour n’en avait pas été un, puisqu’il n’avait pas su te contenter ! Peut-être avais-tu, toi aussi, décidé que ton amour, ou le mien, n’avait été que faux-semblants. C’est ainsi que l’on défigure ce qui nous est le plus vrai, que nous mentons à nos enfants, qui se croient nés de la discorde... Que nous faisons de l’amour une tricherie, tant la perte de “l’autre comme objet”, nous est parfois trop cruelle pour que nous puissions l’accepter.
Nous sommes tout près de Noël. Dans cette saison où la lumière et la sève s’amenuisent... À vrai dire, il me semble que je suis en “hiver” depuis si longtemps ! Que je l’étais déjà vers la fin du printemps. Et encore dans la chaleur éclatante de l’été.
En plein mois d’août, il m’arrivait de sentir toutes choses pâlir. Aurore se retirait alors dans sa chambre. Robinson serrait les dents, les yeux rivés sur un horizon vide. La sauterelle verte ne faisait plus briller les feux de l’imagination.
Et me voilà, une fois de plus, grise et noire, comme ce mois de décembre, comme la braise refroidie. Je me pose des questions : est-ce le signe avant-coureur d’un vieillissement, d’une maladie ? De l’une de ces choses sournoises qui vous minent par dedans ? Et qui ont creusé un abîme, bien avant que le sol ne se mette à trembler; bien avant que le rose ne quitte notre visage et le brillant notre regard !
Et je me frotte les yeux. Je prends des vitamines. Aurore se tait. Nous nous donnons la main, sans rien dire. Je me sens sombrer dans la longue patience des bêtes et des plantes. La patience des saisons mortes, celle des barrages qui se remplissent goutte à goutte, pendant que le torrent se vide. Que son lit se dénude et devient solitaire.
Heureusement, que rien encore ne suspend la loi du renouveau. Qu’après le gel, le dégel vient à son heure. Mais, cette fois, j’ai décidé de ne pas me tourmenter, de ne pas me faire de reproches, d’attendre humblement. Ne pas comprendre, ne pas avoir de réponse. Juste patiente, juste confiante, quand je peux.
Je sens Aurore, Robinson, Vendredi, la sauterelle, silencieux, mais très présents... Comme des vigiles d’un autre royaume, d’une autre “chambre du temps”, nous avons posé ensemble nos mains - la sauterelle, ses élytres - sur la porte du Coeur, attentifs, à l’écoute.
Je ne soupçonnais pas que mon cœur se remplisse encore d’amertume. Tout cela, ne l’avais-je pas revécu, à mainte et mainte reprises ? Sans doute est-ce à chaque fois différent, au fur et à mesure que nous nous approchons de ce qui s’est réellement passé : la pétrification de qui, la fixation de quoi ? Qu’ai-je sacrifié, qu’ai-je occulté de moi ? N’avais-je pas déjà pleuré la femme trompée, l’histoire qui se retourne comme un gant, lorsque le Prince reprend sa peau de Bête ? Lorsque nous découvrons que notre trésor est depuis longtemps la proie des vers !
Comme les figures mythiques des anciennes tragédies, je m’étais laissée conduire aux portes de la Cité. J’avais pris, presque inconsciente, quoique avec courage, la route de l’exil. Sans savoir que je tournais le dos à la moitié de moi-même : qu’au lieu de partir avec elle, je l’abandonnais... Sans réaliser qu’une femme, une mère, une amoureuse, garderaient seules, sans le réconfort de ma compréhension pour elles, sans ma confiance en leur amour, le temple oublié dans la jungle.
Aurore, qui se relie à tout, me devine sans nul doute. Son regard est si clair, son cœur si transparent, que rien ne lui reste caché. Mais elle est sage aussi. Elle se tourne vers moi et me sourit, comme pour dire : «Le temps n’a pas d’importance, c’est toujours le juste moment». Et ce “juste moment”, je l’ai rencontré aujourd’hui, en ce temps qui précède Noël.
Assise dans ma chambre, en face d’une amie, qui se fait mon oreille, mon témoin, je pleure avec Aurore. Je pleure chaque seconde, chaque heure d’une longue histoire, qui - comme par miracle - se recondense là, en ce “dialogue d’une seule après-midi” !
Vendredi se croit revenu dans les mâchoires de la nuit, là-bas dans l’île... Seule la sauterelle défroisse déjà sa robe chatoyante, discrètement, pour ne pas nous déranger.
Le barrage se vide. Au-dessous, la rivière reprend vie, reprend cours. La nuit finit de tomber, comme un doux manteau. Et il se passe alors, une chose bien étrange : tout au fond de ce vide laissé par l’écoulement des eaux, dans cet abîme de plus de vingt années, sur le fond du barrage, une femme est assise, son nouveau-né sur les genoux, son aimé en face d’elle. Et tous deux se penchent sur leur enfant. Faire le deuil, pensais-je, ce n’est pas seulement pleurer ce qui s’en est allé. C’est en revendiquer, en attester le sens, l’essence intangible, qui à la fois préexiste et survit à la dérive des formes. À leur dissolution.
J’ai pris cette femme, cet homme, leur enfant, je les ai reconduits dans la Cité, je les ai logés dans le Caravansérail du Coeur, au Centre de la Ville.
Pardonner, c’est peut-être cela.
Non pas imaginer que les choses s’effacent, non pas les vouloir autres, les excuser, les expliquer, les regretter. Mais donner à chacune, et à chacun, sa juste place. Réhabiliter la vie !
Nos multiples facettes, nos actions, nos vécus, ne sont-ils pas autant de pierres, brillantes ou sombres, juxtaposées sur le collier de l’être ?
Ce collier fait un cercle. Sert une finalité, que ni nos errances, ni nos contradictions, n’ont ultimement le pouvoir d’altérer.
Mais nous restons libres. Libres de notre regard. De notre participation. Ainsi, m’appartient-il de réclamer, de ramener sous mon toit, cette femme intacte, que ni ton jugement ni le mien, n’ont pu vraiment détruire, même s’ils avaient scellé la porte de sa chambre et condamné l’accès du temple d’autrefois !
Ce n’est, je crois, qu’au travers de larmes consenties que la nuée se lève. Que l’on rencontre ce ciel lavé après la pluie. Cet arbre au sortir de l’hiver. L’eau murmure, la sève monte, la source est déliée. Et le pardon se fait, parce que je me retrouve. Parce qu’il n’y a rien de perdu : je m’étais trompée en croyant que tu m’avais pris quelque chose !
Ce fut une longue et belle après-midi, qui maintenant se glisse dans la nuit. Près de moi, Aurore, Vendredi, Robinson, la jeune femme, et même la sauterelle, ont fini par s’endormir, épuisés. Mais ce sommeil n’est plus le sommeil nu des orphelins... des exclus. Nous dormons bien à l’abri entre nos bras.
Aurore s’est réveillée la première. Il règne autour de nous une clarté inexplicable. On dirait que la nuit s’est mise à luire. La sauterelle en est presque phosphorescente!
Aurore s’est levée, sa silhouette frêle se découpe, comme celle d’un ange sur la fenêtre.
«Viens, viens, chuchote-t-elle, regarde : l’Étoile de Noël, là, juste au-dessus de notre jardin !»
J’hésite à répondre. Cette étoile n’a-t-elle pas toujours été là ?
Nous sommes le dix décembre, dans le temps de l’Avent. La terre, le sachant, ou ne le sachant pas, attend la venue du Christ. Le retour de la lumière. Le retour de l’amour. Les bêtes, les hommes, les plantes, nos cellules même, s’orientent vers l’Ascendant.
L’Étoile est là. Je la vois briller de plus en plus intensément. Surprenante et pourtant familière. Et je sens, au creux de ma poitrine, comme un feu qui lui répond. Là dans mon cœur, dans mon être, une lumière se lève.
Et soudain, cette simple évidence : quels que soient nos détours, où que nous conduisent nos pas, notre destin, quoi que nous choisissions ! À la crête de la vague, comme au plus noir de nos abîmes, toujours l’Étoile du Soi nous a précédés. Elle brille et nous attend. Là, au zénith, au plus fort du brouillard. Lorsque l’on désespère... Elle est déjà là ! En ces lieux mêmes que nous n’aurions jamais voulu connaître, comme en ceux que nous rêvions de joindre... Que ce soit dans notre fuite ou notre retour, elle était ce guide qui nous a devancés.
L’Étoile du Soi, l’Étoile de l’Enfant, jamais nous ne pouvons réellement nous en détourner. Elle resplendit à l’Orient du Cœur. Et ce Cœur n’est-il pas toujours avec nous ? N’est-il pas toujours reflété, toujours répété, dans le cœur de chaque être, quel qu’il soit ? Et dans notre chair même, ce cœur ne nous accompagne-t-il pas ? Lorsque je cours, il court; lorsque je dors, il se calme et me berce, lorsque j’aime, il s’ouvre, il brûle, il grandit. Lorsque je pleure, il se serre, il distille un suc amer. Lorsque j’ai peur, il tremble, lorsque je meurs, il se tait. Lorsque je nais, il est mon premier battement et mon dernier, lorsque je m’en vais... Et quand, dans le silence, un Ange m’effleure, quand, au-delà même d’un dernier espoir, je découvre, contre toute raison, que Dieu précisément m’attend là... n’est-ce pas encore au profond du Coeur que je le reconnais ?
En cette veille de Noël, je sais, qu’être est inséparable de l’Être. Qu’être est au milieu de nous. Présence de l’Unique dans l’infini et le fini des formes.
Sachez que la douleur est un “Mystère”, au sens ancien. Un rite sacré, une initiation. Que le chagrin est un secret d’amour. Qu’il nous purifie, qu’il nous féconde, qu’il nous vivifie. Qu’il est un enfantement : que par lui nous renaissons à nous-mêmes et à notre prochain.
Parfois, il nous vient avec une déchirante douceur, comme une première averse, annonciatrice du printemps. Mais il se peut aussi, qu’un chagrin soit fou, comme un amant trop longtemps éconduit, comme une digue qui se rompt sous la pression des eaux, qu’il nous submerge alors avec violence, et nous emporte dans des torrents de boue, de rage et de feu... Devenu destructeur, devenu meurtrier, comme une invasion, comme un assassin, comme une guerre, comme une insurrection. Et puis, il se peut qu’il s’éternise, qu’il nous enlise, insidieusement... Mieux vaut se mettre à son écoute plus tôt ! Mieux vaut ouvrir la porte du Coeur, avant que trop de peines ne la condamnent, ou ne la fassent éclater...
Que faire, direz-vous, lorsqu’on ne l’entend plus, lorsqu’on ne le perçoit plus : prisonnier de nos forteresses, de nos chapes de béton, de nos cavernes de pierre ? Oublié dans ce corps qui - plus fidèle et plus patient que nous - l’abrite, et nous espère ! Attend, comme une maison, depuis longtemps désertée, que le Maître annonce son retour. Le Corps sensible est un Mystère. Comme le Chagrin, comme l’Amour. Aussi devons-nous les inviter ! Tenir table ouverte. Alors même qu’ils ne se rendent pas à notre appel, mais se présentent à l’improviste, comme des étrangers, des pèlerins. Imprévisibles, ils ne se laissent pas forcer, et cependant nous viennent, lorsque tout en nous est prêt à les recevoir.
Voyageuse des sentiers obscurs, des sources profondes, la Vulnérabilité monte, comme une eau souterraine, dans le puits du Coeur. Si d’aventure, elle vous arrive à l’aube, ou dans la nuit, lorsque vous comptez le temps qui s’égrène, au son lointain d’une cloche, sachez que c’est l’Enfant nu qui tremble dans la paille, tout au fond de votre puits.
Approchez-vous doucement, humblement.
Mettez-vous à genoux, réchauffez-le de votre souffle, couvrez-le de votre robe, enveloppez-le de votre manteau, comme la plus sainte de vos douleurs ou de vos joies, le plus inestimable de vos trésors.
Sachez que vous en aviez soif, comme la terre desséchée de la pluie, comme l’hiver du printemps. Que sans sa fragilité, sans son amour - sans votre amour qui le rencontre - vous ne connaîtrez jamais votre force. Que sans vos larmes, vous ne saurez rien de votre bonheur.
Sachez que cet enfant est capable de porter sa croix, de mettre sa lumière dans le monde. De sauver le monde. De mourir et de ressusciter, librement.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience du chagrin : la montée de l’Étoile dans le puits du Coeur”
suivie de :
“L’expérience de la Rencontre avec votre Nature parfaite”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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