L'Arche du Cœur [#22] Les frères jumeaux
“Assieds-toi en cette Maison des Images qu’est le Cœur,
contemple chaque tableau. Nous les dessinons !
Une par une, nous émanons de nouvelles images,
de manière à ce que la première devienne partie de la seconde
et ainsi de suite.
La beauté de la forme, de l’Invisible forme,
est au-delà de toute description. Emprunte pour la voir
un millier d’yeux illuminés, emprunte !
J’ai demandé à mon Cœur : «Comment te sens-tu ?» Il répondit :
«Grandissant, car par Dieu, je suis sa Maison d’Images.»
L’Image divine pénètre le Cœur
et lui révèle un nouvel esprit (...)
Une forme telle, que si son rayonnement
devait atteindre une image peinte sur le mur,
celle-ci acquerrait un esprit et se mettrait à parler et à voir.”
— Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rûmî. Mystique et poète persan, 1207-1273
Avec la connaissance vient l’amour.
Il y avait une fois… deux frères jumeaux, Jon et Than, nés d’une lointaine étoile, et qui ne savaient rien de la terre. Ils vivaient dans un monde sans images. Il n’y avait là, ni couleurs ni parfums, ni sons ni formes, ni saveurs. Tout venait à eux dans un instantané, qui ne donnait pas latitude aux créations de naître ou de mourir. Un monde uni, sans chagrins, mais aussi sans plaisirs.
Il n’y avait là, ni ombre ni lumière, ni désirs ni regrets.
Le temps - qui aurait fait un passé, un avenir -, n’existait pas. Ni l’espace qui aurait permis de se déployer ou de s’amenuiser, de découvrir au corps un poids, une température, un volume.
Un monde où les sens, les sentiments ne se reconnaissent pas à la façon dont ils font vibrer les nerfs, battre le cœur, travailler les muscles, courir le sang, ouvrir ou fermer les bras.
Un univers où tout leur était aussitôt donné, sans qu’ils aient à le demander ou à le conquérir.
Sans rien savoir d’Adam et Ève, mais poussés par une curiosité dont la graine, sans doute, leur était venue d’ailleurs, ils décidèrent de se laisser ravir par quelque autre champ de gravitation. C’est dans ces dispositions qu’ils quittèrent leur planète sur des montures ailées. Un courant, complice de la Fortune, les attira vers la Terre et les y déposa, à la nuit tombante, chacun dans un lieu différent, quoique à peu de distance l’un de l’autre.
Jon se retrouva sur le parvis d’une sorte de grand vaisseau de pierre qui semblait vouloir rallier le ciel, tant il s’élançait en flèches, en voûtes, en ogives. Il entra. On aurait dit que les feux des hautes fenêtres venaient de capturer la lumière des étoiles. Les piliers, leurs membrures s’élevaient autour de lui comme de grands arbres, se liaient en faisceaux qui les uns vers les autres inclinaient leurs branches.
Jon se trouva comme rempli d’un étrange silence; son corps s’était vidé, pour laisser toute la place à cet espace qui vibrait d’une note sans son, d’un regard sans visage.
Puis, presque à son insu, son corps s’allongea; il marchait sur les dalles, mais sa tête touchait aux nervures de la voûte. Ses mains s’étaient rejointes devant son cœur, comme si un moule les avait coulées dans la forme même de cette nef.
Un sentiment inconnu s’insinua en lui, une joie brillante, agile comme le vif-argent qui monta de son ventre à ses yeux, s’épanouit par tous ses pores, comme un feu d’artifice, puissant mais tranquille, qui le faisait rayonner bien au-delà de cette barque de pierre jusqu’aux portes du ciel !
Jon n’avait jamais connu d’autre corps que le sien, n’avait jamais vibré d’une telle exubérance. Il se tenait là, étonné comme un petit enfant dans ce corps nouveau, ce corps de cathédrale. Son âme brûlait comme les grands cierges, transfigurée, illuminée d’une ferveur qui, jusque-là, lui était chose cachée.
Il lui sembla que sa chair devenait transparente, son squelette luminescent, que son cœur y palpitait comme une douce flamme. Je crois bien que c’est alors… qu’il tomba à genoux et que, pour la première fois, il se sentit couler des larmes, comme autant d’étoiles qui roulaient sur le corps de la nuit.
Les jours suivants, Jon s’aperçut qu’il y avait beaucoup d’autres constructions, d’autres visages à notre terre. En son âme, en sa chair, il n’oublia plus jamais le miracle de cet instant. Il en devint le disciple, prit goût à cultiver toutes espèces de transformations, et à leur suite devint une sorte de Sage. Et, si vous n’avez pas entendu parler de lui, c’est peut-être parce qu’il est ressorti du temps et de l’espace. Ou encore, parce que nous les humains, avons défiguré la Terre, fermé les yeux à ses images, fermé notre corps à sa respiration, coupé notre sensibilité de son amour.
Pourtant, comme tout sage, Jon habite en secret le cœur de chacun, et il ne tient qu’à nous de l’y retrouver.
Than, pour sa part, atterrit dans une ruelle sombre, auprès d’une bâtisse carrée où brillaient une belle bouche entrouverte, de beaux yeux clairs qui semblaient avoir avalé des étoiles. À sa surprise, son cœur battit plus vite, il conçut l’envie d’y pénétrer, de s’y reposer de son très lointain voyage, d’y apaiser une nostalgie nouvelle qu’il ne s’expliquait pas. Il entra sans bruit.
Ici, les lumières étaient parfumées, elles ressemblaient à des fleurs qu’il n’avait encore jamais vues : diaphanes, roses, orangées; leur peau veloutée l’engageait, l’attirait, et c’est dans leur profondeur qu’il plongeait son visage. Une étrange ivresse s’empara de lui, sa bouche épousait leurs formes, buvait au clair-obscur de leurs corolles. Il devenait souple, perdait une à une ses écailles.
Des douceurs, des fragilités insoupçonnées naissaient au bout de ses doigts qui ressemblaient maintenant à de jeunes pousses, à des feuilles tendres qui viennent de se défroisser. Son corps se couchait, se moulait, devenait poisson dans les eaux tièdes. Il ondulait, aimanté par un balancement d’algues, remontait avec puissance et volupté dans le courant. Une force inconnue l’étirait dans le lit des fleuves, l’aspirait dans le ventre de la mer. Sa poitrine s’élargissait à coups de larges soupirs, il sentait ses bras s’allonger, s’infléchir comme les cours d’eau dans les vallées.
Than n’avait jamais connu de telles invitations, n’avait jamais senti son être, son cœur gonfler à la mesure de l’univers, ni battre dans les ventricules de tant d’autres sexes, de tant d’autres cœurs.
Than devint un homme plein de tendresse. Lui non plus n’oublia pas cette étrange métamorphose. Il en apprit l’amour et comment se couler dans toutes les formes, comment épouser d’une manière ou d’une autre, tout ce qui l’appelait, l’intriguait ou l’enchantait. Et si vous ne l’avez pas rencontré, c’est peut-être qu’il s’en est retourné vers sa planète, de l’autre côté des cieux. Ou encore, que sans le vouloir vraiment, sans en comprendre la portée, nous avons défiguré le corps des hommes, le corps des femmes, cessé de marier le ciel et la terre, fermé nos yeux à leurs regards, nos entrailles et nos sexes à leurs dons.
Peut-être avons-nous fait de la terre un ‘non-lieu’, sans formes, sans images, sans odeurs, sans murmures, sans saveurs.
Peut-être la terre a-t-elle perdu pour nous ses bras, son ventre, son amour, la palette de ses couleurs, les harmoniques qui font vibrer nos sentiments.
Peut-être avons-nous oublié le goût des fruits lorsqu’une main maraudeuse les cueille, encore humides de rosée, à l’aube d’un jour d’été. Et pourtant, comme tout Sage, avant de s’en aller, Than laissa secrètement un peu de sa semence en l’âme de chacun.
L’histoire de Jon et Than nous invite à conquérir ce monde merveilleux : le nôtre ! Un monde qui ne se refuse à personne et ne cesse de nourrir, d’instruire, d’aimer qui veut boire à son Sein, entendre de sa Bouche, recevoir de son Corps.
Peut-être Jon et Than se sont-ils faits nomades… pour honorer en chaque femme une fleur incomparable, en chaque temple l’esprit d’un Dieu; ou encore, pour se rafraîchir, se désaltérer, chemin faisant, en entrant dans ‘l’esprit des choses.” Et si tel est le cas, j’en ai la certitude, ils ne s’ennuient jamais; ni ne désespèrent de cette vie ! Je crois même qu’ils souffrent de moins en moins, malgré leur toute nouvelle capacité de sentiment, tant ils s’allient intimement à l’essence de chaque état d’être.
N’ont-ils pas découvert que l’on peut tout embrasser et que le don des formes, c’est précisément que l’on peut les investir, mais aussi en changer ! Et il ne s’agit pas là, seulement de mariages imaginaires, mais d’un corps à corps qui s’enracine dans nos sensations, nos sentiments, nos images. Au plus près de notre chair. D’un cœur à cœur, où - comme lors de leur première aventure sur cette terre -, ‘l’autre’ prend contour en nous, et nous en lui.
Incorporer ‘l’esprit des choses’ : devenir fatigue, solitude, trahison, colère, maladie, transgression… aussi bien que vitalité, rire, amour, joie. Devenir nuit, pierre, les esclaves de Michel-Ange, l’arbre dans la forêt, l’épée Durendal, l’émeraude, l’Arche, le Graal. Devenir Robinson, Vendredi, une sauterelle luisante, une barque, un oiseau.
Mais aussi, entrer dans la peau de ce vieillard qui a faim, de ce soldat pétrifié dans la neige, de cette femme qui pleure son enfant, de cette petite fille ensanglantée, salie; de ce petit garçon, dont les yeux se ferment sur un impuissant désespoir. Devenir femme, s’offrir à l’inconnu. Regarder par les yeux tranquilles des Sages. Ressusciter dans le sourire d’un nouveau-né.
Rencontres en lesquelles tous les êtres, toutes les situations, n’ont jamais qu’un seul visage : celui de l’aimé que l’on inspire, que l’on expire avec une curiosité amoureuse, un respect empreint de gravité. Une douceur pleine de compassion.
Oui, sûrement que Jon et Than se firent nomades; qu’ainsi leurs graines sont partout, leurs amours toujours fraîches, leurs terres toujours neuves. Sûrement qu’ils ne négligèrent pas non plus leur planète lointaine et sans images où leur être est serein et demeure suspendu, telle une matrice vierge. Un repos, avant ou après le mouvement.
De là-haut, un peu comme quand on prend l’avion, ils peuvent tout reconnaître d’un seul coup d’œil. Se contempler du dehors. S’élevant, se voir de plus loin. Devenir leur propre témoin. Et pourtant revenir de ces lointains séjours, comme les bêtes le soir, vers une étable familière; renaître comme des Jésus dans l’odeur de la paille, réchauffés, enveloppés par leur propre souffle.
Cela fait un moment qu’Aurore me tire par la manche, préoccupée de ne pas me sentir redescendre des galaxies... «Jon et Than sont ici», me souffla-t-elle. «Ils t’attendent depuis longtemps, ils ont faim» ! Je dus sourire, battre ma coulpe. Peut-être Jon et Than sont-ils assis en ce moment dans votre cuisine, ou dans votre chambre; peut-être ont-ils préparé pour vous comme une cathédrale ou creusé un vaste lit où bouillonne et cascade l’amour.
N’oubliez pas que, comme eux, vous êtes invités au voyage, que ‘ce qui est en bas est comme ce qui est en haut’, que ‘ce qui est en l’autre est comme ce qui est en vous’ !
Peut-être serez-vous tenté de vous glisser dans une forme, de vous laisser pénétrer par son rythme, sa couleur, son poids, sa densité, sa lumière. De vous baigner en elle, de l’aspirer en vous.
Peut-être vous suffira-t-il de l’épouser par tous vos sens, pour découvrir à quel point elle se donne, se partage sans retenue, sans avarice, sans secret.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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