L'Arche du Cœur [#21] Lune et Soleil
Au plus secret des méandres de ma destinée, survit une Aurore qui croit à tout, qui demeure dans la confiance, dans la foi. Une enfant aussi qui a passé à travers le feu, dont le squelette s’est dépouillé, lambeau par lambeau, dont le cœur déchiré a rendu sa sève.
Et pourtant, elle est toujours là. Telle le phénix ou le chaman, elle renaît de la cendre, de l’épreuve, de la mort; elle ressuscite comme le printemps.
Parfois, on dirait presque que la souffrance a perlé sur elle comme les gouttes de pluie au front des Veilleurs... Ses yeux bleus étincellent, malicieux, neufs, myosotis. Ses cheveux blonds gardent leur connivence avec les rayons du soleil que filtre la forêt.
Son cœur bat au rythme du vol et du chant des oiseaux, murmure telle une eau courante. Et lorsqu’elle s’élance à la rencontre de ma tendresse pour elle, je vois danser la fragile splendeur d’une corolle de pavot blanc.
Je regarde Aurore endormie. En moi, elle est l’amour. Celle qui sait. Comme si elle devinait mes pensées, elle s’est éveillée. À peine sortie des voiles de la nuit, l’esprit un peu froissé, un peu assoupi, son regard s’est posé sur la fenêtre. Un insecte gracieux comme une jeune fille - membres longs, ailes transparentes, antennes démesurées - monte et descend, vibre, se heurte, s’immobilise contre le verre.
Derrière le carreau l’aube se lève. Les arbres respirent, baignés, caressés. Ils luisent, mystérieusement translucides. L’insecte ressemble à un ange qui se serait trompé de monde, qui aurait perdu la clé du retour. La clé du passage... Je sens Aurore qui s’émeut, qui voudrait le lui faire comprendre... Au-delà de la vitre, il y a une moustiquaire. Pour se protéger des insectes justement. La seule chose imprévue pour nous trois, c’est que l’insecte est dedans !
Tout en l’observant, j’eus le sentiment que cette bestiole minuscule voulait me rappeler quelque chose. Me rendre attentive à l’âme. Elle palpitait là, mon âme ! Si légère, si miraculeusement frêle et puissante. Et, comme elle, l’insecte ne pouvait se soustraire à son besoin d’espace, à sa nostalgie de la lumière, de l’océan des feuilles vertes et brillantes. L’insecte savait, sans aucun doute, qu’en eux se reflétait son essence; que là était sa vie, sa place de toute éternité. Non pas dans cette maison, entre ces murs carrés, dans ce trou d’ombre.
La vitre si transparente, la moustiquaire si fine, comme tissée de ces mêmes pattes d’insecte, semblaient ne pas devoir barrer la route. Mais cette transparence même, et son désir, étaient un piège aveuglant qui rendait invisible toute alternative salvatrice à cet être gracieux, captif de sa passion.
Pour sortir, il eut fallu que l’insecte renonce à sa fascination, renie son instinct, se détourne de l’univers qui est le sien, plonge dans le crépuscule de la maison, passe les paliers d’ombre, descende au lieu de monter ! Rester vigilant derrière la porte close, la porte opaque, la porte obscure. Aller là où l’on ne voit pas, où l’on ne sait pas. Choisir la route inconnue, hasardeuse, la voie étroite qui serpente comme un éclaireur ivre et semble nous éloigner du but.
Je sentais qu’Aurore suivait mes pensées. Je pris sa main, comme pour lui dire : «Nous serons ensemble sur ce chemin». Nous avions toutes deux le cœur un peu serré, résolues cependant à le risquer ce labyrinthe, à nous confier à cette descente dans le puits, à nous détourner des feux du grand jour si familier : là derrière cette vitre provocante, plus infranchissable que le mur d’une forteresse, si insensible à notre aspiration.
Tenter ‘l’autre chemin’, celui que l’on n’a jamais parcouru, les pas sans repères. L’escalier qui s’enfonce; où l’on ne soupçonne pas le ciel au bas des marches ! L’insecte impuissant pointait en nous vers le seuil le plus humble et le plus simple, celui que l’on franchit avec les ailes de la foi. Non pas avec les ailes de l’obstination, celles d’un infatigable idéal ou celles encore que donne le désir. Les fenêtres ne sont pas faites pour sortir des maisons et le soleil nous brûle, courtisé de trop près. Nous nous épuisons contre la vitre.
J’ai dû fermer les yeux, pour que se lèvent enfin les paupières intérieures. J’ai dû laisser la nuit m’envelopper de son manteau pour commencer à deviner une autre clarté, une radiance qui dans l’éblouissement diurne ne révélait pas son éclat. J’ai dû m’égrener comme le sable du désert, me désagréger, me livrer.
Là où ‘je ne connais pas’, là où je ne suis jamais allée, là où je ne discerne pas. J’ai dû faire taire la vibration persistante de mes pensées, le mouvement de mes pattes contre le verre, pour reconnaître l’écho d’un autre frémissement au creux des ventricules cachés. Aucun doute.
La vraie vie est là, audible, perceptible, mais hors d’atteinte de la lumière crue de mes à priori. Elle palpite dans les cavernes du corps, dans les profondeurs du ventre et du cœur, dans les circonvolutions du cerveau droit, dans cette nuit de l’âme que d’autres astres gouvernent.
Je sentais la tristesse d’Aurore, son besoin de trouver sens à tout cela. Nous avons cherché ensemble dans notre vieux dictionnaire le nom de l’insecte. Il ne s’appelait pas ‘Asphodèle’ comme je le crus d’abord, pressentant un ange égaré; ni ‘Ephémère’ comme le vain élan de nos espérances, mais ‘Cousin’ !
Nous dûmes sourire ! Nous étions de la même famille, vulnérable et têtue, prisonnières des fenêtres closes et des moustiquaires, encagées entre nos convoitises et nos protections.
Vas où tu crains ! A quoi me sert la liberté, si elle n’étend pas son royaume jusque dans ma prison ? Ma vertu, si elle n’accueille pas mes fautes ? Ma conscience, si elle ne fait pas la part de mon ignorance, de ma confusion ? Ce n’est pas sortir qu’il fallait, mais entrer. S’engager dans le dédale.
Comme par magie, le soir était venu depuis longtemps. Nous étions toujours assises, pelotonnées, silencieuses, derrière le carreau. Un soupir d’Aurore me ramena à moi-même, elle me montra la lune qui nous regardait, nous consolait de son rayonnement doux.
Le visage d’Aurore s’était mis à briller, un sourire lui faisait naître des lucioles au fond des yeux. Je devinai, plus que je ne sentis, sa connexion avec l’astre. Spontanément, quelque chose se dénouait. En moi aussi, naissait l’écho du message de la Lune. Elle disait : «Je ne brûle pas et pourtant le soleil est ma lumière. Je ne doute pas, alors même que je ne resplendis pas de ma propre incandescence. Jamais pourtant, clarté, vérité et grâce ne me font défaut. Je guide les pas du voyageur, j’enchante l’âme des enfants et des poètes.
J’habille de transparence l’étreinte des amants ! Ma splendeur est le miséricordieux reflet d’un Soleil trop ardent pour s’abriter directement dans mon corps de Lune. Mais il me suffit d’orienter vers Lui l’œil de mon cœur, de lui offrir mon flanc lisse, poli comme un miroir, et le voilà qui m’illumine de ses rayons. Il n’est que de tourner vers Lui mon espace, vierge encore de feu et de savoir. Alors, Lui et moi devenons ‘Un’ dans la Lumière, comme l’aimant et l’aimée. Car moi aussi, je suis de la nature des astres».
Les yeux d’Aurore luisaient dans la pénombre, je la voyais sereine, comme si tout souci, toute question s’étaient effacés. L’éclat de la lune l’habitait. On aurait dit une petite elfe. Un doigt invisible se posa sur mon cœur, à l’endroit précis où un soupir de tristesse s’attardait encore. Juste où l’amour fait mal, où l’on est plus fort que la mort. Si fragile aussi, que c’est là que cela se brise.
Dans cet épicentre mystérieux, où ‘c’est moi’, sans pour autant que je puisse définir ce ‘je suis’. J’ai pris Aurore dans mes bras et, avec elle, me revint le Dieu de mon enfance, comme une graine que l’on redécouvre où l’oubli l’a laissée. Intacte.
Sans que j’en comprenne l’alchimie, ici même, au Milieu, tout au fond de cette crypte si vide, si douloureuse dans ma poitrine… je sentis alors comme un disque, un œil, une pierre polie; quelque chose d’un corps céleste. Là, dans mon corps éphémère, un point incorruptible et hors du temps. La lune passait et repassait entre les arbres, l’air de dire : «Tu vois, c’est tout simple, tu n’as qu’à te laisser éclairer. Maintenant, à l’instant même où ta nuit est la plus sombre».
Comme un marin qui ajuste sa longue-vue, j’essayai alors de mettre en alignement ce puits si profond et si désespéré, de l’orienter vers ce soleil encore invisible, ce Dieu insoupçonné, cette autre face de l’univers. La lune me disait : «Confiance, ouvre-toi encore un peu, aligne-toi encore un peu, tourne-toi, élève-toi vers Lui». J’étais comme un grand télescope grinçant sur sa base, dépliant ses segments. À la fois comme une matrice et comme un sexe en regard du ciel. Ajustant ma visée à la rencontre de ce feu qui n’attendait que l’inflexion de ma course pour me faire don de son ardeur.
«Je ne savais pas que nous étions comme la lune», me dit Aurore.
«Je ne savais pas que Dieu est comme le soleil», lui répondis-je.
Je me souvins pourtant, qu’un pygmée minuscule, presque une bête, à la peau noire et froissée, me l’avait déjà dit, à travers les signes et les images migratoires des jungles de ma vie… et que les anciens alchimistes n’arrêtaient pas de dessiner des lunes et des soleils qui se font face !
‘Cousin’ je te remercie d’avoir touché le cœur d’Aurore et le mien par ton entêtement, ton impuissance et cette incoercible nostalgie de la clarté.
D’avoir conjuré pour nous cet étrange voyage vers nos entrailles où ce qui est au fond du puits brille comme le fanal sur la montagne. Peut-être étais-tu un ange après tout !
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience de la Rencontre du Soleil et de la Lune, de notre Cœur avec le Cœur de Dieu”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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