L'Arche du Cœur [#20] Le Corps alchimique
“Jésus leur dit :
Lorsque vous ferez le deux Un et que
vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,
l’extérieur comme l’intérieur,
le haut comme le bas,
lorsque vous ferez du masculin et
du féminin un Unique,
afin que le masculin ne soit pas mâle
et que le féminin ne soit pas femelle,
lorsque vous aurez des yeux dans vos yeux,
une main dans votre main,
et un pied dans votre pied,
une icône dans votre icône, alors vous entrerez dans le Royaume !”
— L’Evangile selon Thomas, Logion 22 (13)
L’amour d’Aurore et Vendredi, la découverte d’innombrables “Compagnons intérieurs”, m’ont encouragée à poursuivre l’expérience d’une universalité nouvelle : ne plus perdre contact, incarner tout à la fois Gulliver, les Lilliputiens, l’Arche de Noé, les Poupées russes !
Accompagner, décanter, purifier : les sensations, les émotions, les images, les pensées. En devenir le pôle attentif, passionné ! Dans une relation éveillée, à soi et à l’autre.
Tout processus d’évolution ne serait-il pas une “aimantation de la conscience par la Conscience” ? Une aspiration du plus petit dans le plus grand, un reflux du plus grand dans le plus petit ? Une “respiration du connaître” ?
Comme s’il y avait attraction, exercée par une Intelligence innée ; imprégnation, saisie, d’une dimension plus vaste, plus complexe, plus profonde. Puis redistribution de cela, expression de cela, dans toutes les formes que prend notre moi, dans toutes les formes que prend notre monde.
Formes, qui elles-mêmes suivront un flux qui remonte vers leur Source, à fin de l’enrichir à leur tour. Et de se simplifier en Elle !
N’est-ce pas à cela que la vie nous engage ? “Devenir l’être” ! Transmuter en or pur, en Compassion, nos difficultés, nos douleurs, nos désirs, nos échecs, nos chutes, dans le mortier du Coeur... Là où l’amour est un feu qui ne nous consume pas. Ni ne s’éteint ! Un feu qui s’alimente de nos morts, qui se nourrit de ce qui nous écrase. De ce que nous rejetons. De notre trop peu, de ce dont nous avons honte, de notre vide. De ce qu’il nous est si terrifiant d’aimer !
Sans doute faut-il du courage pour faire confiance à ce Mystère. Le courage de cet enfant nu qui se bat pour la vie. Peut-être aussi une certaine ingénuité. Celle d’Aurore, dont l’enthousiasme et l’imagination ne sont jamais en repos... C’est elle qui la première s’intéressa à ce que l’on appelle la “Table d’émeraude”. Elle insistait, me questionnait. Et comme en écho, voilà que cette “Table” a peu à peu pris corps en moi.
Car, comme tous les vrais Mystères, elle ne se lit et ne s’éclaire, que dans la substance du Vivant. Ne se révèle, que parce que la matière est reconnue sacrée. Parce qu’un dieu, une déesse, viennent de ressurgir dans notre humanité de tous les jours, dans le pas de l’aimé, dans la bête immolée, dans l’homme sacrifié, dans le tronc de l’arbre, dans le bras du fleuve, le flanc de la montagne ! Parce que le “Verbe s’est fait chair”.
L’avons-nous oublié ?
Avons-nous oublié que la Terre est une Personne ? Qu’elle murmure dans le vent, chuchote dans la pluie, chante en des milliers de voix d’oiseaux, s’habille de couleurs et de clarté dès l’aube, de velours quand la nuit tombe ? Elle pleure, elle se met en colère, tempête ; elle tremble, elle explose, elle se glace. Elle se fait tendre, elle devient mère. Elle gambade, elle rit, elle s’abandonne comme un enfant ! Une personne aimée, une personne sacrée, aurions-nous le coeur de la détruire ?
Si nous savions encore, que chaque expression, chaque prochain, sont messagers de l’âme, aurions-nous le cœur de nous détruire les uns les autres ?
Si je me souvenais que Dieu m’a faite à son image, ne me serait-il pas plus facile de m’aimer ?
N’est-ce pas cela la Quête du Graal ? Le Graal ne serait-il pas un calice vivant ? On le dit taillé dans une miraculeuse émeraude... ce trop-plein de la lumière verte du Coeur.
Pour moi, le Graal, c’est la même chose que l’Arche de Noé ! Une Arche façonnée dans le corps de l’amour, dans le corps de la terre, dans le corps de chacune de ses créatures, qui prêtent ainsi une forme - sans cesse renouvelée - à ce vase sans pareil.
Celui qui devient lui-même ce Vase, appelle tous les êtres, les contient : amis, ennemis, inscrits dans cette radieuse présence qu’est la Rose du cœur. Il unit contenant et contenu. La source et notre soif. Fait sienne une inaltérable hospitalité.
Une plénitude telle, qu’elle ne semble pas nous appartenir ! Et pourtant elle sourd de notre être, s’impose, nous remplit, nous laisse vide d’obstacles... Tout se purifie, se régénère, en elle. Sans que nous puissions bien le comprendre, c’est comme si cette modeste fleur au creux de la poitrine, était de même nature que la Rose des mondes. Multipliée. Comme s’il n’y avait pas de différence entre notre cœur et le Cœur de Dieu, entre notre corps et le Corps de l’univers.
Et cela ne se passe nullement dans une abstraction de la pensée, mais dans la chair, dans les cellules qui, je le découvre, véhiculent et baignent dans une substance que l’on pourrait appeler “Espace-Lumière-Conscience-Amour”. Là, à même le périssable, l’imparfait, se révèle la Nature de “l’Arche du Coeur” !
Le Grand Oeuvre dont parlaient les alchimistes, c’est peut-être cela : cette émergence de l’infini dans le fini. Aurore semble l’entrevoir déjà, puisqu’elle a toujours su que l’ours, l’arbre, la pierre, le torrent, sont des personnes. Que la matière est animée. Qu’elle est esprit. Que pour nous sur la terre, c’est en elle que se transcrit la “Table d’émeraude” :
« En vérité et sans aucun doute, tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Toute chose est issue de l’Unique et par médiation d’Un Seul... L’Unique est père de tous les miracles du monde. Sa force est parfaite lorsqu’Il est transformé en terre... Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, avec délicatesse et extrême prudence... Il s’élève de la Terre vers le Ciel, et redescend du Ciel en Terre, et reçoit la force des choses d’en haut et d’en bas. De même tu recevras ainsi la lumière du monde entier, et toute ténèbre s’écartera de toi. Là réside la Force de toutes les forces, qui vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide. Ainsi l’Univers a été créé. Et ce petit monde à l’image de l’Univers »
— G.E. Monod-Herzen, “L’almichie méditerranéenne, ses origines 86 et son but, la Table d’Émeraude.” Paris 1963
Petit à petit, je compris mieux quel en était le principe. Mais mieux comprendre l’idée, ne m’aidait nullement à l’incarner ! Était-ce autre chose qu’un mythe séducteur ? Cela resta donc une réflexion d’Aurore...
Je lui dois de n’avoir jamais renoncé tout à fait ! De me laisser surprendre... par des signes, des messages, distillés par mon sang, ranimés par mon cœur... enfantés par un organe invisible, qu’on appelle l’âme, ou l’esprit des choses ! C’est à cette source que s’alimenta ma certitude, que nous sommes la contrepartie d’un monde non-perçu, que macrocosme et microcosme ne font qu’un, que le créé inclut le créateur.
Ne participons-nous pas d’une “constitution cachée” ? D’un cheminement en lequel les hommes - et la matière elle-même ! - se portent à la rencontre de leur réalité essentielle ? N’avons-nous pas à reconquérir - en conscience ! - notre Origine ? Tout ce qui dans l’Éden coulait de source ! Nous était donné. Mais sans que nous en ayons fait le choix... N’est-ce pas le plus beau des défis ? Celui de postuler la convergence d’un fondamental état de grâce et de notre libre adhésion... Ne serait-ce pas cela, le “paradis rebâti” ?
Tout cela m’inspirait, me stimulait. Mais comment l’insérer dans le quotidien ? Car je m’épuisais dans les doutes, mon insatisfaction, ma tristesse. Une identité trop étroite. L’impuissance de mes élans. J’échouais à “incorporer” cette vision.
Tout s’est mis à bouger, à changer étonnamment, dès que j’ai commencé à pressentir, que ce mystérieux fourneau de transmutation, était mon propre corps ! Il y avait là deux âtres, deux creusets : la caverne du ventre, la caverne du cœur. Plus haut, la cornue ! Mais oui, ma tête, cette troisième caverne. Hélas trop pleine, trop lourde... l’intestin ! l’instinct ! dans la tête ! Comme si je posais toujours mon fourneau et mon expérience à l’envers ! Impossible d’évaporer correctement dans ces conditions...
Et là, tout prit un autre sens. Se mua en nécessité d’aborder mon exploration par l’autre bout de la lunette !
N’était-il pas temps de remettre en question l’hégémonie de ma “raison-fourmi” ? Temps de casser la règle ? D’entrer dans le dédale du sentiment ? De rompre la loi du silence, “l’omertà psychologique” ! D’entrer en relation ouverte avec les “frères ennemis” en soi ! Avec tous ceux que nous tenons au secret.
Une distillation nouvelle. Celle de chaque mouvement intérieur, de tout ce qui stagne, fermente, brûle, se mélange, se sépare, se libère ! dans mes entrailles et dans mon cœur. Le fruit de cette alchimie dans la chair : clarifier la perception. Condenser, égoutter, évaporer, laisser émerger... Comme cela avait été le cas pour Vendredi. Oui, cette nuit-là, la solitude m’avait consumée, avait creusé mon ventre, ma poitrine, faisant place à ce qui devait naître... Nécessité d’un dépouillement, d’une cuisante absence !
Que n’avais-je sondé plus tôt les trésors, de ces “vacances” intérieures, épurées de leurs scories. Avons-nous oublié que la matière est mutante... Que les atomes sont constitués principalement de vide...
Je regarde le tronc des arbres, la table de ma cuisine ! J’essaye de m’imaginer cela : leurs particules existent à l’état libre dans quelque chose que je n’arrive pas à définir. Qui les contient, les laisse distinctes les unes des autres, et résulte cependant en une structure bien précise...
À cette évocation - pour insaisissable qu’elle me soit - j’entre en joie, comme un arbre dont les feuilles se mettent à frémir, comme l’eau qui frise juste avant de se convertir en vapeur ! Matière, et pourtant aérienne. Je respire mieux, j’ai enfin de la place ! Non pas une place que je dois conquérir, ou défendre... Une place inhérente à ma propre nature.
Un vide. Pourtant, délicieusement habité. Une mer d’énergie, m’englobe, me dilate, m’expanse, me transporte ! Non plus seulement dans mes pensées, mais dans l’exultation de mes cellules, la jubilation des molécules...
“Molécule : la plus petite partie d’un corps pur, qui puisse exister à l’état libre sans perdre les propriétés de la substance originelle”. Décidément, j’aime bien le dictionnaire !
“La théorie des quanta, créée par Planck en 1900, affirme que l’énergie rayonnante a, comme la matière, une structure discontinue; elle ne peut exister que sous forme de grains, ou quanta, de valeur hv, où h est une constante universelle (...) et v la fréquence du rayonnement.”
Qui dit grains, dit vide dans lequel ils se meuvent ou se situent... Qui dit énergie rayonnante, dit feu, dit lumière !
Sans en comprendre l’équation, quelque chose de mon coeur s’engouffre dans cet embrasement, traverse ces murs meubles, plonge dans ces “solides”... Où l’on peut nager, couler, s’échapper, s’unir, s’effacer et renaître. Reprendre son cours. Et cela, sans que les formes se perdent : le mur, la table, gardent leur ligne et mon corps ses contours !
Ne dirait-on pas, qu’en nous, comme en toute chose, gravitent des micro-particules, encore plus imperceptibles, plus inimaginables... moins que des neutrinos ! Qu’elles infusent sans effort, et sans les altérer, toutes les matières; parcourent toutes les distances, indépendantes du temps et de l’espace... Qu’elles sont porteuses de ce que les Anciens ont appelé Esprit, Ame, Amour. Que ce sont Elles, qui s’ordonnent et s’assemblent, pour créer : à partir des “ténèbres, du vague, du vide, de l’abîme”... la lumière, une terre et un ciel, un homme et une femme, une pensée, un ange... Et, qui sait, en finalité sont l’évidence de ce que nous appelons Dieu !
«Ne rêve pas», dit une voix, qui ramène Aurore de cet au-delà de l’imagination, à la chambre, à la table, au cahier, à l’équation algébrique qui lui résiste...
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience du Corps-sanctuaire, de l’Arche du Coeur” suivie de “L’expérience de la tête qui descend dans le corps”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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