L'Arche du Cœur [#19] Le Caravansérail du Coeur
“L’univers... est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part”
— Blaise Pascal, “Les Pensées”
Lorsque j’essaye de décrypter le sens de mon cheminement, je m’aperçois qu’il est inséparable de cette grande mémoire holographique, commune à tous les êtres. Qu’en elle chacun de nous retrace une expérience millénaire, relié à tout ce qui l’a précédé et à tout ce qui le suivra.
Personnellement, j’ai d’une manière ou d’une autre échoué sur l’île de Robinson, retrouvé Vendredi, survécu aux anthropophages... et ramené du Déluge une Arche de Noé. J’ignore pourquoi cela, plutôt qu’autre chose. Mais c’est là ma terre, et j’y travaille !
Ma perception, je le découvre, est discontinue. Des sensations, des émotions, des images éparses, des événements, font surface dans mon espace-conscience, sur cette vaste toile où s’inscrivent les éléments d’un puzzle, d’un tableau, que je ne reconnais jamais tout à fait. Je devine que cela prend corps, compose une fresque, s’ordonne, se tisse comme une tapisserie.
Tantôt je fais partie d’un détail, absorbée dans un vécu qui capte toute mon attention ! Tantôt - par cette faculté qui permet à l’homme de porter sur lui-même son regard, de s’élever comme un ballon au-dessus de la trame de son existence - j’y discerne un paysage dont la cohérence me surprend. Je vois se dessiner des fils conducteurs, comme un réseau de veines ou de nerfs dans un organisme vivant.
J’en recueille les thèmes.
Le renouveau qui germe, précisément en bout de course, lorsque tout semble épuisé !
Oui, c’est alors qu’apparaît comme par enchantement un chemin, qui s’ouvre à la jointure même de l’impasse ou de l’abîme.
J’accompagne le va-et-vient, si doux, si enivrant, si mortellement tranchant des unions et des séparations. Se donner, se reprendre. Le fil coupé, le fil noué. La captive heureuse qui réalise brutalement qu’elle était séquestrée. L’oiseau libre, en plein vol ! Celui qui s’abat le cœur transpercé.
Je repasse entre mes mains les plis de cette étoffe cramoisie et noire, moirée du bleu intense du ciel. Saurais-je être la servante, non le jouet de cet Ouvrage ? En interpréter les mouvements ? Devenir symphonie ? Grandir en une succession d’accords... confrontation et lien !
Mais alors, que veut dire être en relation, sans pour autant s’inféoder, dépendre ? Sans se défendre. Sans exclure. Sans coloniser. Comment quitter sans condamner, sans se sentir abandonné ? Être relié, mais libre ? Recevoir librement ? Faire cadeau librement ? S’aimer, et rester distincts ?
Que veut dire être adulte, être deux, s’unir, puis revenir à soi ? Cela peut-il se faire sans rassembler notre être ? Sans en faire l’offrande. Sans le laisser aller... À l’image de ces couvertures faites de vieux restes, de fragments juxtaposés, et qui châtoyent d’une harmonie inséparable de leur diversité. Paysages d’une vie, rapiècement du cœur.
Nées de l’amour, du travail de nos mains, de notre regard émerveillé, de notre peine. D’un passé qui nous est arraché. Nées de ce qui s’est usé, de ce qui est laissé pour compte. De ce qui est dissemblable. De ce qui est mutilé. Et qui pourtant nous sert, se recompose, se régénère, encore et encore...
Belles ! Parce que chaque petit carré, chaque cercle, chaque étoile, chaque losange, devient lui-même, reste lui-même, tout en participant d’une totalité dont on ne se lasse pas ! D’une totalité éclatante de gaîté, de couleurs, de contrastes, de douceurs, de clairs et de sombres, cousus dans notre tendresse, marqués de notre respect.
Couverture généreuse de sa pauvreté même... Qui nous enrichit, nous réchauffe, nous protège, de son indigence partagée. Celui qui veut bien s’en revêtir, porte un manteau de Roi ! Celui qui veut bien la déposer en signe de gratitude aux pieds de l’autre, s’honore et l’honore. Touche son cœur.
Je regarde la nature, sa souveraine acceptation, la prodigalité, avec laquelle elle se livre, sans jamais se trahir. La graine meurt, s’ouvre à la terre qui la nourrit; le germe monte vers la lumière, l’atmosphère conjugue soleil et pluie. Le ciel et la terre s’élancent l’un vers l’autre. L’arbre grandit, l’oiseau s’y pose, fait son nid. Et moi, en écrivant ces lignes, j’entends l’oiseau chanter, mon âme lui répond, étonnée, reconnaissante.
La nature toute entière est faite de longueurs d’onde, de particules, qui concertent leur danse. Le haut vers le bas, le bas vers le haut, le plein vers le vide, le vide vers le plein. Mais personne n’y possède l’autre.
Un jeu de relations, un jeu de l’abondance, préside à la Vie. Lui donne sens. Nous invitant à lui dire “oui”. À entrer dans le courant, comme pour une fête. À nous incliner en elle, comme pour une prière. À nous unir et à nous séparer. À nous donner en sacrifice, à nous consacrer. N’est-ce pas cela, devenir l’artisan, le disciple, d’un extraordinaire aimer ? Le gardien d’un feu dont nous sommes à la fois l’aliment et la cendre. L’étincelle, la flamme, la braise, l’extinction.
“Être un”, n’est pas seulement ce point, en lequel s’unissent, ou se dissolvent, deux points, ou quatre points, ou un million de points... Être “un”, c’est aussi et encore, une sphère infinie, qui accueille et libère en elle-même tous les points. Toutes les données, tous les contraires.
Une sphère consciente.
Une sphère qui sera le Vaisseau du futur.
La version immatérielle de cette Arche, en laquelle Noé rassembla toutes les espèces. L’Arche de Vie. En ce temps-là, elle était peut-être faite du bois des grands cèdres, une grande matrice d’arbre.
Et Noé sut la remplir, la maintenir dans le flot et le flux, sur les eaux primordiales, par la force de son amour et de sa foi.
Aujourd’hui, si nous voulons survivre au déluge, je sens que cette Arche, cette Conscience, cet Amour, cette Foi, de Noé, doivent à tout prix renaître de chaque femme, de chaque homme, de chaque enfant. “Croissez et multipliez”, non pas en nombre, mais dans l’Être.
Chacun peut l’investir, la générer, cette Arche, prendre en main son gouvernail. Devenir responsable de sa vision. Du travail de son esprit et de son bras. Chacun invite l’autre, le révèle à lui-même dans l’ouverture de son cœur... ou l’enferme dans le faisceau étroit de son expectative et de ses préjugés. À quand notre résolution de ne pas nous laisser annexer ? De ne pas réduire l’autre en servitude ?
L’Arche, c’est ce Vaisseau à la mesure de la Vie. Assez spacieuse pour le vol des oiseaux, assez stable pour les premiers pas des enfants, assez vaste pour qu’aimer ne soit pas étouffant ! Une sphère transparente, sans poids, intemporelle. Qui n’est ni solitude, ni non-identité. Espace et matrice. Liberté, présence, respiration, inspiration. Une Sphère qui sait émaner de chaque être... à la fois compagne et miroir... et n’ayant de limite, que celle qu’on lui met !
En serrant nos Aurores et nos Vendredis.... l’inconnu... l’étranger... dans le Coeur ! nous retrouvons l’enfant sauvage... “l’enfant-amour”... Ils lèvent comme le blé vert dans les labours de nos ventres... Et nous avons tous leurs visages... Je suis toi. Tu es moi. Tu es moi dans tes larmes, ta violence, ta peur. Tu es moi dans ton innocence, ta fraîcheur, le parfum de ton jardin encore inexploré. Tu es moi, mais non pas “à moi” ! Pas plus que je ne t’appartiens. Ainsi, devenons-nous deux, puis mille et pourtant un...
Car l’amour n’est l’amour, que s’il devient vacuité, transparence. Une dimension sans murs, sans jugement. En laquelle rien ni personne n’est possédé, ni ne possède... Une relation, qui n’asservit pas. Un échange qui vivifie, allège. En lequel nous devenons les uns pour les autres universels : comme l’air et la lumière qui se partagent sans peser, nourrissent sans s’épuiser.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience du Corps-univers”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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