L'Arche du Cœur [#18] Quel visage ?
Le temps d’un souffle, il y a encore une saison nouvelle. Comme la page redevenue blanche d’un livre qui à chaque instant se récrit.
Un matin tôt, où nous nous retrouvons, Aurore et moi, un peu engourdies, entre veille et sommeil. Notre regard flotte sur une aube pâle, sur les buissons. La porte dessine un rectangle clair, car nous habitons, pour quelques jours de vacances, dans une case de bambou et de chaume.
Un mouvement furtif se fait, à l’extrême limite de mon champ visuel, au coin de mon œil. Peut-être ne dégageons-nous pas encore l’odeur et les velléités des hommes, que craignent les animaux sauvages. Toujours est-il qu’un lapin de garenne nous surprend. Présence inattendue dans le cadre de la porte ! Son museau palpite, explore chaque effluve, chaque pouce de terrain.
Je sens qu’Aurore retient son souffle, suspend presque les battements de son cœur. Cette enfant m’est si proche, que je lis facilement ses émois. Ou plutôt, je les sais, avec une parfaite immédiateté. Et, comme si cela naissait de mon propre cœur, je la sens touchée au plus profond. Par la confiance du lapin, la douceur de sa contenance. Le lapin se donne en cadeau. Il nous abandonne son inquiétude. Un cadeau pour qui seulement sait le recevoir. C’est si naturel d’aimer une telle candeur. Ce serait si facile de la détruire. Le lapin n’a pas eu besoin de mots. Il s’en remet à notre silence. Aux battements de notre cœur, en écho à son propre cœur. Le temps d’un souffle, le lapin est reparti.
Maintenant, nous descendons, comme chaque matin, vers le bord de mer. Je crois que Vendredi y court déjà. Le vent du nord s’est levé, chargé de pluie. Les roches creusées, sculptées par les vagues et le ressac, déploient des silhouettes sombres. La nature se fait plus sauvage. Nous devenons plus attentives. Soudain, au fond d’une anfractuosité, une tête de grand fauve. La gueule ouverte et les yeux troués ! Ses orbites creuses évoquent la mort. Sa mâchoire semble garder l’entrée d’un monde dur comme l’obsidienne. Où l’amour, la candeur, s’appellent d’autres noms. Portent d’autres visages... si terribles, que la foi que l’on doit avoir pour se réfugier en eux défie le connu !
Pourquoi n’avons-nous pas tenu compte des avertissements du fauve ? Peut-être, toutes imprégnées encore de la présence ingénue du lapin, nous étions-nous trop attardées dans les tièdes fourrures de l’amour et de la nuit. Et puis, les hommes n’avaient pas encore montré de malice : le monde gardait l’empreinte d’un matin innocent. D’un de ces matins, qui nous laissent étrangement nus. Oui, à mon insu, je me trouvais à découvert, comme s’il me manquait une peau, à fleur de chair, prête à capter douloureusement, extatiquement, les moindres sensations. Comme ces “écorchés” sur les gravures d’anatomie
Aurais-je dû savoir que je ne suis déjà plus sur mon île, qu’ici l’on ne sort pas sans peau, sans armure, sans lettre de crédit ?
La plage est déserte, très humide. La solitude est bienfaisante. Aurore et Vendredi gambadent à la poursuite de coquillages et de galets luisants. Sans penser à mal, je m’assieds sur une chaise haute, qui semble m’attendre là ! Posée comme sur une scène... Point de spectateur, pourtant, mais une marée descendante, nous laissant exposés, la chaise et moi.
De loin, je vois venir un homme à l’aspect familier. Devrais-je deviner, que j’occupe sa place ? Que je suis devenue l’agneau de la fable, en train de me désaltérer à la source du loup ? J’esquisse un sourire, dans l’attente du sien. Mais lui, me fait aussitôt sèchement reproche de ma témérité ! Le matin en est brusquement obscurci. Chasse gardée ! Mais déjà, je ne suis plus naïve comme avant, plus l’agneau de la fable : une armure instantanément se compose, me faisant la peau dure et lisse du métal. Impénétrable. La visière s’est refermée comme une mâchoire, d’un claquement sec. Je viens de mettre à l’abri le cœur griffé d’Aurore. Et j’accuse à mon tour !
La guerre est une question de fractions de secondes, un grain de sable dans l’engrenage de nos prévisions... l’impact cinglant d’un jugement... Cela fulgure comme un éclair. Fait un ennemi du ciel, qui un instant plus tôt semblait serein. La brutalité du contraste me laisse bouleversée. Une tristesse disproportionnée, que ne justifie pas l’événement, déferle sur moi comme une mer qui remonte. Changée la face du monde !
Il a suffi de ce fétu de paille égaré dans mon œil ! En un instant, je suis devenue incapable de me détacher. Que ce soit de mon amour-propre blessé, de ma colère, de ma faute... ou de l’agressivité de ce “maître de plage”. Noyé mon horizon, comme par une eau boueuse qui s’engouffre dans un cul-de-sac. J’ai eu l’imprudence de baisser ma garde, de provoquer le “gardien des rives” ! J’ai du mal à reprendre contenance. L’effet de surprise, le désordre de mes émotions, me déconcertent. Quoi ! pour si peu de choses !
En d’autres temps, j’aurais simplement écarté, gommé tout cela. Mais maintenant que j’ai appris à écouter “qui” s’émeut au fond de moi... comment ignorer ma gorge qui se serre, le sang qui bat plus vite, le rouge qui monte aux joues ? Alors que j’ai conclu un pacte d’irréversible solidarité, avec un étranger sauvage qui a nom Vendredi, avec une petite fille qui s’appelle Aurore, et que je suis décidée à ne plus les déserter ! Et si cela n’est pas resté anodin, n’est-ce pas parce que je me heurte là à une “histoire ancienne” ? Qui chaque fois se ranime, brandit les vieux couteaux, remet à vif les cicatrices... L’histoire où l’on n’a pas sa place ! Est-ce pour cela que cet homme joue au loup ? Celle où l’on se sent envahi, incompris, rejeté. Est-ce pour cela que la colère, la tristesse, éclatent, comme si une digue cédait, emportée par une simple goutte d’eau ?
J’ai toujours pensé que l’illumination dont parlent les sages, ne consiste nullement à franchir - une fois pour toutes ! - un certain seuil, mais seulement à le retraverser de plus en plus vite. Car dans notre dimension terrestre, nous restons matière, expression dans la matière. Dépendants d’elle. De sa lenteur, de sa densité. De sa chair sensible. Même si notre cœur s’ouvre, même si notre esprit s’affranchit ! Les oiseaux doivent se poser. Jésus transpire d’angoisse, et doute.
Seul le temps qu’il me faut, pour reprendre mon souffle, retrouver mon coeur, y serrer Vendredi, Aurore, saisir le gouvernail, seul ce temps a changé. Est devenu plus court. Naguère, il m’avait fallu bien plus de vingt années, pour apaiser une rupture, pour en porter le deuil. Plus tard, à force d’attention, d’accueil de ce qui est - mais surtout, surtout, en raison de cet amour qui nous relie les uns aux autres au-dedans de moi-même ! - il n’en coûta que quelques semaines... Peut-être, finalement, quelques heures, quelques secondes, dans le champ élagué de l’espace intérieur.
Comme il est difficile de respecter et de comprendre toutes nos inadéquations ! Un rien suffit... superposé, il est vrai, à une interminable suite de petites et grandes blessures... Je viens de fermer le cœur, de changer de visage. Masques façonnés dans la cire impressionnable de nos attentes, de nos aspirations déçues, de notre confiance trahie. Coulés dans les rigidités, dont chacun habille, tantôt sa vulnérabilité, tantôt sa présomption ! Double visage, double masque : né du doute profond que l’on a de soi et de l’illusion de puissance qui nous permet de le supporter ! Douleur et colère, orgueil et humiliation, l’importance de soi, la valeur perdue. Bouclier et drapeau, teintés de la pourpre des grands, trempés dans le sang des petits... Complexe d’infériorité, complexe de supériorité. Inflation, déflation.
Aujourd’hui, comme jadis, la “tentation de se comparer” - non pas pour connaître la vérité... mais pour nous accuser ! ou pour nous justifier ! - nous prive encore du Jardin... nous rend intolérants. Adam et Ève se sont cachés, pour échapper à un Regard qui dorénavant les dissociait ! Qui n’est plus celui de l’Amour, mais celui du Jugement. Regard, qui loin d’être le propre de Dieu, nous poursuit dans les yeux de chaque prochain. Se fait le nôtre ! “Critique devenu intérieur”... qui inlassablement en est l’écho !
Nous restons les esclaves d’un miroir. Que nous soudoyons, que nous interrogeons. Que nous épions : «Miroir, miroir, dis-moi qui je suis ? Dis-moi que je suis sans faute, que je suis le meilleur. Que je suis aimé... Dis-moi que je suis le plus fort, le plus instruit, le plus puissant ! Dis-moi au moins que je suis reconnu. Que je suis accepté. Que j’ai fait un progrès...» Ne sommes-nous donc rien d’autre que ces mendiants, que ces “adorateurs du moi” ? Que ce marchandage... Que cette “image scindée”, qu’il nous faut à tout prix restaurer !
Oui, c’est sûrement cela que perpétue l’hydre discriminante qui, de bouche à oreille, crie, chuchote, décline, un Verbe, qui n’est pas celui du Commencement, mais celui de la Fin : «Je te juge, tu me juges, je me juge... Je suis condamné, tu es condamné.». Une infernale résonance, qui s’amplifie au fur et à mesure que nous lui sacrifions notre moi le plus intime... dévorés par les “dents du bien faire”, aiguillonnés par la crainte d’être repoussés pour insuffisance ! Ou, au contraire, aveuglés par notre suffisance qui jongle, qui jette sa poudre aux yeux. Qui met un écran de fumée entre nous et l’autre. Entre nous et ce que nous ressentons.
Pourquoi me suis-je laissée circonscrire, tromper par le pouvoir, ou la sécurité, qui me viennent de te plaire ? Me suis-je laissée contraindre, ou ai-je fait de ma haine et de ma rébellion les instruments toxiques de ma liberté ? T’ai-je prêté toute latitude de m’évaluer, de me dire qui je suis ?
Mais, n’est-ce pas justement cette “chute hors de soi”, que le serpent tentateur préméditait ? Et nous la payons de notre servitude, de cette difficulté d’accoucher de soi-même, de la contraction de nos états d’être, de la dissension et de la mort.
Mis à la porte de nous-mêmes ! Parce que nous vivons chaque séparation, chaque critique, comme une brèche dans notre identité. Une négation de notre amour. Une annihilation du moi. Exilés sans retour... lorsque le partage, l’intimité, sont - eux aussi ! - vécus comme une menace, un viol... un dépouillement de ce qui nous appartient. Mais celui qui sait sortir, sait entrer. Celui qui a fait le chemin de l’aller, connaît le chemin du retour : “Ne jugez pas, pour n’être pas jugés; car, du jugement dont vous jugez, on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez, on usera pour vous”. Notre discernement n’est-il pas perverti ? Nos “jugements de valeur” le ver dans le fruit ?
N’est-ce pas cela qui nous “excommunie” ? Comment l’amour nous reviendra-t-il, lorsque en raison de nos souffrances et de nos préjugés, pour prouver ou retrouver notre Innocence, pour nous protéger, pour nous dédommager ! toute chose est “exclue d’avance” ?
Nos guerres, nos “purifications”, ne se réclament-elles pas toujours de Dieu, de la Paix, de la Justice, de la Raison ? Si l’on pouvait peser le sang de l’Histoire, celui de nos conflits relationnels... verser dans un plateau le sang répandu par les “Méchants” et dans l’autre celui répandu par les “Justes”, la balance ne trébucherait-elle pas du côté de ces derniers ? Guerres saintes. Idéologies, idéalismes, meurtriers. Et cela commence dans notre quotidien. Dans notre propre psyché ! Terrorisme de nos “identifications”. Inquisition dedans !
Nos comportements destructeurs, nos maladies physiques et psychiques, ne sont-ils pas le prix de notre maîtrise, de notre contrôle, de tout ce qui en nous est réducteur, fanatique ? Bien plus que le salaire de nos transgressions ! Notre malédiction ne consiste-t-elle pas, en ce qu’obsessivement nous retaillons l’habit du moi, l’habit de l’autre ? Au prix de notre vitalité, de notre sexualité, de notre joie. Échec et mat.
La Vie, elle, ressemble à une jument porteuse, sauvage et magique, qui va où elle veut ! Et si nous cessions de lui faire obstacle ? Et si nous lui laissions la bride sur le cou, nous remettant à son instinct, à sa sagesse ? À ce qui renaît spontanément dans nos champs dévastés, à ce qui germe, malgré nous, au plus profond de nos entrailles nouées et de nos cœurs fermés ? Car l’Amour transcende la Loi. Avons-nous oublié la Grâce ? Le Repentir, le Pardon ? Que le Destin sait prendre soin de nous. Que notre Coeur caché, que “l’Enfant-source”, que chacun porte en lui ! ont su garder intacte notre capacité d’aimer !
Assise maintenant à même la plage, je vois défiler mes visages dans l’infinité changeante des grains de sable, toujours ramenés, toujours abandonnés, au passage des vagues. Le gardien a repris sa place. Seul et dérisoire à guetter un désert d’eau. Une “place de vérificateur de la mer”. Une place futile par ce temps gris. Et moi aussi, je suis là, moi aussi solitaire, à même le sable. Tous deux dérisoires, dans l’immensité.
N’était-il pas avec moi, à la Source du Fleuve, lorsque celle-ci était encore limpide comme les yeux d’un enfant ? L’eau de cette Source me vient aux yeux, elle monte du fond du Coeur. «Qui suis-je ? Qui est-il ?» ai-je alors demandé.
Vous ne le saviez peut-être pas, mais l’univers répond, même pour de petites choses... Lorsque notre cœur s’ouvre. L’univers répond, aussi naturellement qu’un rayon de soleil illumine la pièce, lorsqu’on écarte les volets ! Presque en même temps, le gardien et moi avons relevé la tête, nos regards se sont croisés, un sourire nous venait aux lèvres. Dévêtus de notre “importance”, nous étions à nouveau reliés ! L’abîme de détresse, de violence intérieure, qui nous avait divisés... était maintenant insignifiant.
“Images de moi”, “images de toi” ! comme il est difficile de vous savoir éphémères, trompeuses ; dénuées de réalité intrinsèque ! De vous aimer pourtant, parce que vous êtes de chair. Sensibles, pleines de sève, pleines d’atomes, pleines de sang. Images qui m’habitent, énergies qui me meuvent, comme il est difficile - mais aussi rédempteur - de devenir votre simple témoin. De ne pas vous renier. De ne pas vous investir. De chérir en vous le dit de la Vie. Parce que vous luttez. Parce que vous subissez son bouillonnement, ses lenteurs, son joug. Cette dualité du naître et du mourir. Parce que vos fautes elles-mêmes sont soumises au Mystère. De vous pardonner. Parce que vous “ne savez pas ce que vous faites”. Ni qui vous êtes...
Détachement et compassion : l’envers et l’avers de “la tunique sans couture... tissée d’une seule pièce”. Les fils de nos contradictions sur la trame de l’équité et de l’amour. Les aimer ces “formes du moi”, parce que nos incohérences n’ont pas besoin d’avoir une justification, ni même un sens, pour être profondément émouvantes... Mais cesser de se prendre pour elles !
Ne nous faut-il pas plutôt leur dire : «Je te vois dans la lumière inaltérable de ton être profond, je t’aime, avec tendresse, avec humour. Je t’aime, au-delà de l’aspect que tu prends...» Cesser de confondre l’acte et la personne, la vague et l’océan. Ne pas oublier, que c’est notre désespoir qui nous rend destructeurs !
Devenir l’Arche, devenir l’Hôte, y inviter tous nos visages. Chaque prochain. Sachant que nous les avons engendrés, qu’ils font partie de notre tribu. Au dedans comme au dehors.
Et puis, larguer nos amarres, détacher notre barque, si habitée, si pleine. L’alléger en notre foi. La glisser dans le courant. Devenir matrice de tous ces êtres. Étrangement spacieux... puisque nous les contenons ! Étrangement multipliés, dans notre solitude. Étrangement forts, dans notre fragilité. Étrangement patients, sous le déluge, dans la tempête. Ouverts à cette conscience de soi, qui - grandissante ! - devient conscience de l’autre ! Conscience de l’Univers. Conscience de Dieu. Une sphère assez vaste pour y transfigurer notre “petit moi” !
Faute de cela, nous resterons des idolâtres, qui servent des images taillées... Qui adorent de faux dieux. Le “veau d’or”, le “veau de l’avoir”. Le “veau du paraître”, du faux être ! Le “veau du pouvoir”. Et si c’est “l’impossible Retour, l’impossible Amour” ! qui nous motivent... qui provoquent tant de haine, de servilité, de larmes, d’agression... Si c’est “l’impossible Amour, l’impossible “régression en l’Eden”, qui sont la raison cachée de cette compulsive, de cette incessante fabrication, de cet asservissement aux “images que l’on cherche de soi” ! alors seul notre Amour pour elles, seule notre Compassion pour elles, permettront “leur Retour”.
Et avec leur retour, notre Retour à tous, dans le Jardin du Coeur ! Car seul le cœur sans attente, sans jugement et sans crainte, devient le Cœur-miroir, où chacun peut éprouver son empreinte essentielle. Et s’étonner et s’émouvoir, qu’elle soit si semblable au Visage de Dieu.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
“L’expérience de la communication dans la relation”
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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