L'Arche du Cœur [#17] Le Chas de l'aiguille
Cachés dans la jungle trépidante ou la monotonie aride de nos journées, il y a des éclairs qui nous surprennent, comme ces poissons qui sautent hors de l'eau, sur le lac en été. On vient juste de les voir, sans les avoir vraiment vus. On les guette alors un moment, mais ils ne ressurgissent qu'à leur guise, et jamais où on se l'imaginait !
C'est un peu comme si nous manquions continuellement de présence d'esprit, d'une impalpable attention, avec laquelle saisir, là, au coin de notre œil — à la lisière extrême de notre champ visuel — un univers parallèle.
Nous venons de le frôler. De franchir pour un instant, la limite de notre horizon rationnel ; de basculer d'un coup d'aile ou de nageoire... dans quelque chose qui n'a pas besoin de notre permission pour aller et venir. On en effleure le goût, l'ouverture fugitive. Il nous en reste l’intense nostalgie. Parce que — le temps d'un souffle — nous avons entrevu là notre essence même. Parce que nous avons deviné un continent englouti, oublié. Juste sous la surface.
C'est comme si cela vivait à une autre vitesse, trop rapide ou trop lente. Un autre espace, trop insaisissable ou trop vaste, nous rendant difficile d'en suivre la trace, d'en décoder aisément les contours. Comme si "cela" parlait une langue, presque inaudible, traçait les signes d'une écriture qui nous est familière, mais dont nous ne retenons pas vraiment le sens.
Et "cela" nous vient de partout, par une profusion de perspectives, de sons, d'images, d'odeurs, de saveurs, de touchers...
Par une abondance de portes, de fenêtres, aussi nombreuses que les pores de notre peau... Peau fragile, peau nue, corps dévoilé... peau indestructible, souple, protectrice. Peau qui m'épouse si étroitement ! Et dont pourtant, je peux sentir — pour peu que je m'y prête — les milliers de capteurs.
Elle voit. Elle boit la lumière. Elle respire comme un grand poumon. Elle touche par d'innombrables antennes. Elle entend de partout. Elle vibre, elle résonne, comme la membrane tendue d'un étrange et merveilleux tambour à forme humaine.
Peau de l'être. Parfois, nous nous souvenons, que nous sommes poussière dans l'immensité. Et il arrive que nous en ressentions de l'impuissance. Et notre dérisoire fragilité. Mais il est vrai aussi, que l'amour et l'esprit transportent, que la joie éclate, que la foi déplace les montagnes... Et, comme par enchantement, nous avons soudain l'intuition d'être à nous seuls, l'oeil, l'oreille, la main, le coeur du monde !
À la faveur d'une "inspiration", d'un élan d'amour — le temps d'un souffle — nous sentons notre matière devenir totalement vibrante, perméable, transparente. Sensible comme une plaque photographique, malléable comme la boue chaude des origines; traversée d'un vent de particules; dispersée, multipliée, recondensée...
Au détour d'un chemin — qui tout à l'heure encore obéissait au temps et à l'espace — nous devenons passage. Cela nous surprend. Un archer invisible vient de toucher une cible que nous ne connaissions pas !
Alors je guette, j'attends. Mais, je suis presque toujours trop lente, ou trop pressée, ou trop chargée. Juste un peu trop tôt, juste un peu trop tard... C'est si imprévisible ces flèches, c'est si petits ces pores, ces fenêtres ! Le plus souvent j'avance, comme aveuglée par le connu, omnibulée par mes peines. Déboussolée par les protestations de ma peur, par les contraintes de mes désirs. Jésus disait : «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu»
Et je le vois bien ! Je suis trop riche d'acquis et de savoir. Lourde de passé, gorgée d'illusions, gonflée d'avenir ! Vide de cet amour qui ne vient pas. Ne sommes-nous pas chargés de notre capital ? Bien décidés à ne rien perdre... ni de ce qui nous déserte, ni de ce que nous retenons, ni de ce que nous convoitons. Ne cultivons-nous pas, d'une façon ou d'une autre, nos maladies, nos névroses, nos préoccupations ? Un jardin dont les fleurs s'appellent soucis. Ne refaisons-nous pas, la nuit, l'inventaire de nos angoisses ? Ne laissons-nous pas défiler sans répit le train de nos pensées ?
Je crois que "l'ici et maintenant" dont parlent les sages, est bien cette "porte étroite" du Royaume de Dieu : l'entrée toujours offerte... Qui pourtant nous échappe ! Le "chas de l'aiguille". "Cela qui se donne", quand on ne l'attend pas, mais exige qu'on l'attende ! que l'on frappe infatigablement... à cette porte ouverte.
Le riche en nous, n'est-il pas ce corps, ce moi, encombrés de bagages ? Nous n'en respirons plus. Nous retenons notre souffle. Nous retenons notre cœur ! Nos biens, nos trésors : une élaboration incessante de nos apparences. De notre crédibilité ! Bien dans sa peau, sa bourse, son sexe, sa profession, sa tête. Bon père, bonne épouse, bonne mère, bon enfant... Ou, si à ce premier jeu de "dis-moi qui tu es, ce que tu as, ce que tu fais !" on ne se suffit pas ! on peut choisir une seconde main : Don Juan, Marquis de Sade, reine des putes, roi des voleurs, bon anarchiste, bon terroriste. Et si cela ne se fait pas ! il y aura bien une troisième donne : bon à rien, bon assisté, bon pauvre, bonne victime...
Ne nourrissons-nous pas, en tout état de cause, un éternel problème : "l'ajustement de notre image" ! Que de "biens et de bons", dont il faut se vêtir... Qu'il faut s'approprier, qu’il faut prouver... pour être dans la caravane. Pas étonnant que bientôt plus personne ne passe par le chas de l'aiguille. Qu'il soit devenu si difficile d'être nu. Devant soi. Devant l'autre. De passer le seuil.
Je me souviens qu'enfant, tout ensemble fascinée et craintive, je me tenais debout, à contre-courant de la foule, comme si j'étais la proue d'un audacieux navire, chaque fois qu'il y avait fête. Et, l’enfant que j’étais, s'étonnait de cette foule vieillissante, visage après visage... Près d’un demi-siècle plus tard, l'autre soir à la fête, je me suis surprise, debout, comme autrefois... Et la foule, me dépassait, visage après visage. Maintenant de plus en plus jeunes... Le temps avait renversé son cours. La marée était au reflux.
Et je restais là, soudain consciente du poids de mes années de marée haute ! Comme si j'avais été un animal de portage, la vie m'avait appesantie, lestée de ses douleurs, de ses bonheurs. Le flot descendant découvrait mes épaves, emportait mes anciennes joies, comme des brindilles. Je restais là, rivée, une île mal placée, qui dérange. Et cette île grossissait, incongrue. Il y avait des cadavres dans ses racines. Des débris. Des histoires qui m'avaient délaissée. Qui pourtant me collaient aux tripes, stagnaient dans mes anfractuosités.
Je me sentis très exposée. L'audace tournait à la déroute. Comme j'aurais voulu disparaître, devenir anonyme... Mise en demeure par ce double mouvement : honorer qui je suis, sans dénier toutefois ce qui m'accable, ce trop plein des apparences, des images du moi... À fin même de pouvoir m'en dévêtir et les rendre à la mer !
Aurore, pour qui les cavernes du cœur n'ont jamais de secrets, qui se glisse sans effort par le trou des aiguilles, et passe d'un monde à l'autre comme on saute à la corde, vint à mon secours. «Achète-moi une crêpe», me dit-elle, avec un de ces innocents sourires auxquels je n'ai jamais su résister ! Puis, elle m’entraîna à l’écart, pour la manger en paix.
«Parle-moi du cerveau...»
Elle se balançait un peu d’un pied sur l’autre, et moi, ayant l’habitude de son esprit fantasque, le mien encore troublé, mais heureuse de l’occasion de me laisser distraire, je m'appliquai à retrouver quelques bribes... survivantes du grand déluge scolaire...
"Cerveau reptilien, cerveau limbique, cortex".
Aurore m'écoutait avec attention. Le cerveau reptilien la fascinait surtout. Peut-être imaginait-elle des serpents antédiluviens, couverts d'écailles, lovés à la base de nos crânes !
Cerveau reptilien... "répétition des mêmes comportements pour assurer la survie", chantonnait-elle, en écho à mes explications...
«Alors, refaire sans cesse les mêmes choses, ressasser les mêmes histoires — mêmes réactions, mêmes attitudes — c'est reculer de quelques millions d'années dans l'évolution !» s'exclama-t-elle.
J'en restai "suspendue", entre mes flux et mes reflux, consciente de tourner en rond, de régresser dans de vieilles badernes ! Comme pétrifiée dans l'ère glacière...
Aurore, ravie, s'étirait, les yeux brillants, insouciante, joyeuse; sautillait dans l'ici et maintenant d'une belle soirée de juin.
Comme je l'aime Aurore et combien elle me rachète, réhabilite mes rêves, transmute mes cauchemars, provoque ces écarts qui m'éveillent à moi-même.
J’ai remarqué, cet été-là, alors que nous longions ensemble le sentier de mon enfance, au bord du lac, que lorsqu’Aurore est là, je saisis sans peine l'éclair des poissons, le vol des oiseaux. Elle a des étincelles complices, à peine voilées, qui dansent au fond des yeux, comme l'eau mouvante dans le soleil. Peut-être a-t-elle un contrat avec les poissons ?
Presque à mon insu, je viens d'entrer dans son regard... Il se passe alors comme une chute... "L'autre rive". Me voilà, je crois bien, au pays du présent ! Celui que connaissent les amants, les Mages, les enfants... Le vent d'ici est déconcertant ! Tantôt il fait briller, danser, nos âmes et nos corps, tantôt tranchant comme une lame, il renverse nos barques. L'infiniment grand et l'infiniment petit s'y confondent, les contraires s'y épousent. Et — le temps d'un souffle — cela se rassemble, en un point minuscule, incandescent, là, au cœur du cœur.
Ma respiration prend un rythme de mer, exporte tout mon corps vers une chambre haute. Un lieu débordant, reconnaissant. Le mouvement même de ce qui est. Tout désir, toute attente, toute crainte, miraculeusement se dissolvent. Je suis, je vis, je meurs, je suis. Dans la mort même, dans le temps qui me quitte, l'acquis qui s'effondre et se perd, je suis.
Pourquoi donc supplier un avenir, conjurer le passé ? Alors que je puis vibrer dans cet instant-ci, goûter d'un même coup d'aile l'éphémère et l'éternel. L'espace toujours vierge où vole l'oiseau... L'appui tranquille de la terre. Savourer l'être. Intimement unie à ce qui me rencontre, à ce qui passe, et puis s'en va. Mon corps et mes lèvres y trempent, que je le veuille ou non. Pourquoi me détourner ? L'ailleurs n'est qu'ici. Le temps de notre Éveil, le temps de notre Amour, n'est que maintenant ! Une mémoire holographique.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience :
"L'expérience souffle après souffle, ou comment passer par le "chas de l'aiguille". Entrer dans l'instant présent"
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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