L'Arche du Cœur [#16] Le Corps en relation : une mémoire holographique
"Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres." — Jean 8.32
Il y a certes un abîme de différence entre remâcher le passé, répéter des comportements, déterrer les vieux os, exposer les strates archéologiques du souvenir dans un musée de la psyché, et l'acte d'entrer dans l'expérience de soi. Dans ce qui en fait la moelle : le sentir, le geste, l'expression. Toute la différence entre une viande morte et l'animal qui court !
Les événements, c'était hier. Nous ne pouvons ni les ramener, ni les changer, ni les abolir. Mais notre corps, qui est évocation vivante, continue, chaque fois que quelque chose leur fait écho ! à nous en restituer le mouvement, une sensation, une émotion... nous faisant rencontrer - jusqu'à ce que l'on en tienne compte ! - cette "personne en nous", qui en est tributaire.
À nous de la reconnaître. D'ouvrir ainsi la voie vers sa transformation ! Tout comme ces grains de blé, dormant depuis des millénaires dans les tombeaux d'Égypte, et qui pourtant ont pu germer et croître...
Il a suffi que quelqu'un les prenne dans le creux de sa main, dans le terreau fertile de son attention, dans le sol meuble de son amour. Il a suffi de les déposer dans la terre, dans une matrice, de les nourrir d'eau et de lumière, pour qu'ils se développent.
Comme si des millénaires ne pesaient pas plus qu'une saison !
Les péripéties d'hier sont un vieux scénario. Mais la "personne" qui les a vécues est toujours là ! A toujours le même âge. N'est pas un "souvenir" ! mais un être vivant. Susceptible de se relier, d'engager le dialogue !
Tout peut encore éclore, évoluer. Être mené à terme. Mais à une condition : celle de ne pas puiser seulement dans l'intellect ou la raison. Savoir sans aimer est stérile ! Mais de construire une relation ! avec celui ou celle, qui inlassablement nous revient... en la mémoire de nos cellules, par les battements de notre cœur, les contractions de nos muscles, les larmes qui montent, la joie qui transporte, la colère et la peur. Mémoires surgies on ne sait d'où... de nos rêves, éveillés et nocturnes... de l'Inconscient qui nous fait signe, nous confronte à ces "inconnus" que nous celons au plus profond, et nous invite, à sa manière cryptique et déconcertante, à les retrouver !
Irrévérencieux, incongru, il nous défie, nous enchante, nous désarçonne. Il met droit les pieds dans la flaque comme un enfant !
Rappels d'une "humanité intérieure" qui réclame son salut. Rappels organiques, qui fermentent dans les replis de nos digestions, éclatent dans nos poitrines, s'acharnent dans nos têtes. Et que nous pourrions guérir... de gestes tendres entre nos mains, d'un dire d'amour et de présence. D'un accueil dans le "Caravansérail du Cœur" ! Car ces vécus, notre vie toute entière, l'univers lui-même - et avec lui tous les êtres - sont contenus, et nous attendent, dans cette réminiscence dynamique du corps !
Nous croyons racheter le passé en changeant le futur. Mais seul l'instant présent perpétue ou libère ! Livre le fil de qui nous sommes, le fil de l'être... là même où, pour la millième fois, il se déconnecte, reste croché, se rompt. C'est là seulement, que nous pouvons le reprendre, par le "petit bout". Il ne s'agira plus alors d'un passé pris dans les glaces, mais d'une "reliaison", où tout peut reprendre son cours. Délivré par notre regard, par la communication qui en naît, par l'eau vive de notre compassion pour ce qui est !
Les méandres de nos destinées, s'illustrent dans les aventures de nos dieux, de nos mythes, de nos contes ! Une Quête héroïque, en laquelle s'affrontent la "vague de fond de notre être essentiel" et le sentier étroit de notre quotidien. Mais, bien souvent, notre Quête s'enlise... Et nos "accommodements", ressemblent fort à ce "jeu des statues", où les joueurs ont pour consigne de se pétrifier d'un seul coup.
De suspendre leur geste et leur danse, chaque fois que le Meneur de Jeu coupe le son : chaque jugement, chaque autocritique, chaque agression, chaque souffrance - et, par voie de conséquence, chacune de nos "résolutions de bien faire, de mieux faire, de faire juste" ! - nous figent dans un "tableau". Arrêt sur image !
Ne dirait-on pas qu'une main invisible, a coulé notre "drame encore chaud", dans l'une de ces boules en plastique transparent qu'adorent les enfants. Lorsqu'on les secoue, la neige se remet à tomber, le bateau tangue. Ainsi de nous ! Dès que des circonstances nous rappellent quelque tempête ancienne... cela se bouscule, nous fait mal... Cependant, "agiter la boule" ne suffit pas; pas plus que lâcher seulement la vapeur, laisser éclater l'émotion...
S'il n'y a pas un "moi conscient", un "moi d'amour", pour nous recevoir... cela ne bouge qu'un instant, sans modifier la donne ! L'histoire se tait, puis se répète. Rien ne se transforme vraiment. Le paysage redevient immobile, semblable à lui-même, sur l'étagère de notre chambre d'enfant.
N'y a-t-il pas en nous, bien trop de "Belles au bois dormant" ? De jeunes filles, de châteaux, plongés dans le sommeil ? Suspendus, arrêtés, là où cela nous a meurtris. Prisonniers de ce que l'on n'avait pas invité ! Pris au piège de l’inconscience, retenus dans le filet du temps, chaque fois que le fuseau de la sorcière nous blesse ! Et, comme dans le conte, ce n'est pas assez d'en avoir entendu parler, pour délivrer notre Princesse endormie, pour obtenir sa main...
Plus d'un prétendant y laissa sa peau dans les ronces. Car, pour franchir la haie d'épines qui masque et paralyse notre être, pour éveiller la Belle, le château et ses habitants, il faut la détermination et le courage d'un Prince Conscient, dont le Cœur est ouvert.
Ce Prince ne serait-il pas ce "Témoin en nous-même", dans sa capacité de rétablir un lien, avec tout ce qui se dissimule, ou s'émeut, dans notre forteresse ? Et si vous vous interrogez, sur sa lignée, ses origines, son fief, sachez que son Château est dans le Coeur ! Que seul son baiser d'amour vrai, ranimera notre beauté, notre créativité, notre sensibilité, endormies. Nous éveillera à notre propre maturité.
Seule cette compréhension sans condamnation, enracinée en un lieu à la fois adulte et chaleureux de soi, aura le pouvoir de reconduire une relation qui transcende le passé. Qui ressuscite en nous ce qui est porteur de notre sens profond !
L'enfant d'autrefois, désespéré ou rayonnant, est toujours là... Même dans le vieillard, même au dernier souffle ! Accessible dans toute la fraîcheur de ses perceptions. Le château s'éveille, cent ans plus tard, la Princesse, ses habitants, n'ont pas vieilli. Tout reprend, là où cela s'était interrompu. "Le poulet dans la poêle n'a pas fini de frire, la gifle destinée au marmiton atterrit sur sa joue, la fontaine se remet à couler, la mouche à déambuler sur le mur". L'esprit et le corps, la chair et le sentiment, peuvent indéfiniment s'embrasser, ramener celui ou celle qui était perdu, réenfanter ce qui n'a pas vécu.
Une femme amoureuse est toujours vierge, chaque nouvel amour est un premier amour. Et si demain je le rencontre, je n'aurai que quinze ans !
Le temps et l'espace sont toujours au présent. Chaque prochain accessible... nous les contenons tous... Et voilà comment nous pouvons être à la fois Robinson, Vendredi, Aurore et son ours, la sauterelle verte. Et puis, cette très vieille femme dans la grande forêt, qui d'une main attentive berce un enfant. Un enfant qui vient de naître, de son grand âge et de son cœur ! Ou ce guerrier luisant qui monte la garde... Ne nous faut-il pas, entrer dans la peau de l'étranger, dans la main de l'ami... l'enfer des abuseurs, la colère de Gengis Khân... pénétrer le cœur vivant de la matière, devenir la rose ou le lion, la respiration du métal, ou les mots de la pierre... les reconnaître en soi ?
Brûler comme le feu, épouser comme l'eau, être libres comme l'air, ou patients comme la graine dans le ventre des tombes. Nous agrandir jusqu'à la voûte du ciel. Nous approfondir jusqu'au sacrifice. Découvrir, souffle par souffle, que notre corps contient tous les signes, tous les langages... que nous ne sommes pas des victimes. Que nous avons le choix.
Heureux et fortuné voyage ! Car il y a dans nos veines, dans les alvéoles de nos cerveaux, les labyrinthes de nos pensées, et notre chemin en cette terre, un accomplissement qui nous habite. Qui nous espère !
— Adelheid Oesch
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
Pour commander le livre au format numérique ou papier, cliquez sur ce lien.
Pour recevoir les chapitres au fil de leur republication par e-mail, cliquez sur le bouton ci-dessous :
