L'Arche du Cœur [#15] Le sacrifice
"Éloigne ta tente, rapproche ton cœur." — Proverbe Touareg
Longtemps, les êtres et les choses m'ont en quelque sorte été ‘enlevés’.
Je n'ai quitté mes illusions, mes désirs, mes refuges, mes amours que parce qu'eux-mêmes m'avaient désertée... Je n'ai trouvé la paix que dans l'épuisement. Le renoncement que dans l'impuissance ; la sagesse qu'au terme extrême de la confusion.
Je fus, tour à tour, dévoreuse et dévorée. Et mon apprentissage se fit au prix de ces bouleversements du destin qui, comme un parent un peu fou, me jetaient à l'eau pour m'apprendre à nager. Je n'ai dit oui que lorsque je n'ai plus eu d'autres mots !
Ne vous moquez pas. La Vie aime les ‘candides’. Elle se livre. Elle nous étreint. Entre crédulité et foi, entre amour et mirage. Entre l'érudition des sages, l'affabulation des fous et le balbutiement des nourrissons. Entre les bras des prostituées et ceux des vierges saintes. Entre la présomption et le courage. Elle s'insinue dans nos lacunes, comme une plante vivace ; prend racine dans la moindre fente. Elle aime qui croit en elle. Elle ne m’a pas jugée !
Elle comble qui la sollicite. Car l'on y devient riche de ce que l'on perd. Et l'on y trouve ce que l’on cherche dans ce que le Cœur sait déjà !
Un disciple attentif a toujours un bon Maître.
Sur ce chemin, j'ai trébuché comme le plus impénitent des aspirants-sorciers. Mon orgueil, ma révolte, mon chagrin n'ont eu d'égal que l'amour invaincu d'Aurore, son insistance à sans cesse recommencer !
L'audace et la peur, la confiance et le doute, continuent de tisser la trame de mes actes… Mes ambivalences, comme une hydre, développent sans cesse de nouvelles têtes… Pour une seule et même leçon !
Qu'y a-t-il donc de réellement conquis ? Seul est librement mien, ce qui se donne à moi et à quoi je me donne, puis que je laisse aller. Que je rends à son propre chemin. Et qui me laisse aller.
De paradoxe en paradoxe, je m'aperçois que n'est transfiguré que ce que j'ai véritablement confronté, assumé, serré dans mes entrailles, pétri à pleine main. Reconnu dans mon propre cœur. Que seule est mienne - pour un instant -, la terre imprégnée de mes larmes, porteuse de ma semence. Celle que j'ai cultivée, labourée, dont j'ai payé le prix. Pour laquelle j'ai risqué ma sécurité, engagé ma foi, ma sueur.
Ce n'est qu'en cette terre-là que je puis t'offrir l'hospitalité. Ce n'est qu'elle que je puis véritablement partager. Alors même qu'elle est imparfaite. Alors même qu’elle ne m’est que prêtée. Alors même que d'elle aussi je dois me détacher.
Depuis peu, j'ai pour la première fois un vrai jardin. Carré comme un mouchoir minuscule ! De mon balcon déjà, on le dirait vu d'avion... Mais voilà qu'étonnamment, sa petite taille est inversement proportionnelle à sa magie ! Il m'a fait signe, je l'ai désiré, il s'est fait attendre, il s'est fait mien. Pour un temps. Et dans sa terre, j'ai inscrit mon corps, mon visage. Sous le regard des voisins et des étoiles, j'ai exposé mon cœur.
Maintenant, de nuit comme de jour, la spirale que j'y ai tracée déroule mon interrogation. Une sorte d'escargot, marqué par des galets ronds adoucis par le sable, par le retour et la mouvance des vagues. Une voie qui se déroule vers le centre ou qui en émane. Un pas à pas de fleurs et de plantes vivifiées par l'eau du ciel et celle de mes chagrins. Éclatantes ou discrètes, comme mes joies et mes peines. Une spirale en laquelle cheminent mon espérance et ma ‘claire intention’. L'une et l'autre s'épurent, se dépouillent, se dénudent : pour ne pas me trahir, pour ne pas me cacher; pour ne pas m'aveugler, pour honorer mon innocence et mes chutes, ma lucidité et mes erreurs.
Mes projections, comme des herbes folles, reprennent sans cesse possession de mon jardin. Seule ma vigilance permet de retrouver ses formes, son visage. De dévoiler quelque chose de mon âme. La mort, l'herbe fanée, l'herbe coupée, l'herbe sèche sont le prix d'une transparence qu'il me faut sans cesse redégager. Le dos courbé. Les mains dans la terre.
À chaque rencontre, à chaque séparation, le désir et la crainte, la colère et le désespoir, sont au rendez-vous ! Je vois se recreuser les mêmes ornières. Les mauvaises herbes, l'excédent que je venais tout juste de rendre au feu, croissent à une vitesse exponentielle. Beaucoup plus vite, dirait-on, que mon mandala de galets et de fleurs. Vie contre vie ! Car ma mauvaise herbe, elle aussi est de chair ; elle aussi tremble devant la mort, a soif d'exister.
Elaguer me fait souffrir. J'ai toujours hésité à tailler les plantes, raccourcir les tiges, écarter l'ivraie, brûler l'inutile. À dire non à ce et à ceux qui se cramponnent à mon tronc ou s'accrochent à mes branches. Comme il est difficile de détacher fermement, avec douceur ! De discerner sans agresser. De couper avec compassion ces liens encore vivants... N'est-ce pas le tribut à payer pour ne pas rester un anthropophage, pour ne pas se nourrir de chair humaine? Pour ne pas me vendre, pour ne pas t'acheter, pour n'être pas des proies les uns pour les autres?
Mes égarement ne sont-ils, en définitive, que mon doigt qui pointe ? Et la désillusion mon regard qui le suit et me revient comme un Voyageur fatigué ? N'y a-t-il là, rien de plus que ce désir ou cette crainte par lesquels je me suis laissée emporter comme une cavalière à la merci de sa monture ? Une machine à remonter le temps, lancée vers le passé ou le futur ? Ni le doigt qui pointe, ni mon regard qui le suit ne sauraient rendre compte de ce qui fait l'être.
Les choses ne se perçoivent qu'à la faveur d'un ‘contre-jour’, d'une fracture, ici et maintenant. Les mots ne se dessinent que sur une page blanche. La musique ne serait pas sans le silence entre les notes. Ce champ vide, ce champ témoin, n'est-il pas, précisément, la faille ? Ce qui se creuse et dont on n'a pas encore touché le fond... Ce champ vide, ce champ matrice n’est-il pas celui de ma patience. Celui de mon amour conjoint au détachement ?
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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Magnifique proposition que cet exercice sur le détachement. Je ne suis plus Victime de l'autre, je prends ma part dans la blessure. Ce rituel m'inspire beaucoup et je vois comment je peux l'appliquer notamment à des relations anciennes dans lesquelles je me suis blessée. Belle façon de prendre soin de soi et de reprendre ma liberté !sa-belle D
Merci Adelheid. C'est avec joie et le cœur ouvert que je lis chaque dimanche ton texte - j'ai l'impression que je le ressent
mieux de cette façon que quand j'ai le livre devant moi. c'est comme si le texte agit en moi durant la semaine avant de lire le suivant.