L'Arche du Cœur [#14] Le "oui" dans l'impasse
Nous suivons, tout naturellement, nos routes familières. Et, toujours nous croyons qu’elles nous conduisent au but... Mais il arrive que, soudain, une main aussi cruelle qu'imprévisible, y dresse un mur !
Le chemin, qui tout à l'heure semblait tracé, s'interrompt. Notre destination s'évanouit, tel un mirage. L'on se retrouve dans un autre quartier de la ville, un autre paysage. Dans une histoire qui ne devait pas être notre histoire.
C'est bien ainsi, qu'au hasard d’une de ces nuits les plus obscures, je me suis éveillée, à moi-même étrangère : réveillée par des mots qui n'étaient pas mes mots. Je n'y retrouvai plus de famille, ni les odeurs, ni les sons, ni les images !
Ni la texture du sol, ni les rumeurs, ni les jeux de lumière et d'ombre au plafond de ma chambre, ne me rappelaient ce qui faisait - il y a un instant encore - ma réalité quotidienne, mes liens, mon identité, ma fonction, mon espérance.
Le "mur", lui, fut tantôt blanc, ou noir, hérissé, menaçant; tantôt lisse comme de la glace : l'on ne passe plus.
Je me souviens de cette nuit, parmi d'autres nuits, mais si longue... d'un temps, où si souvent je l'avais suivi à travers les dédales de la ville, devinant les mouvements de son être affolé. Les battements de mon coeur, mon angoisse, traquaient son terrier, sa cache.
Tant de fois, je l'avais attendu, le corps serré, le souffle suspendu, transperçant du regard les parois des maisons. Penchée à la fenêtre, j'avais guetté ses pas, imploré le grand espace muet.
Puis, dans la nuit épaisse, douloureuse, à travers les cloisons même du sommeil, épié les rythmes lointains de son coeur, le bruit de la clé dans la porte, les sons rassurants, la voix qui murmure : «Je reviens, je serai là pour la nuit»; la respiration qui reprend son cours, le verre qui tinte, l'eau qui coule dans la cuisine.
L'univers était plein de lui, de notre si incommunicable détresse, de sa ténacité à se détruire, de ma ténacité à le sauver. Le chemin était confus, semé d'embûches et d'épines, mais le but existait.
Et puis, un jour, sans crier gare, le monde s'est vidé de lui, tout repère, tout écho, évanoui. Non pas, comme s'il avait été mort, où l'on voit le cadavre, la terre qui se referme, le chagrin justifié, partagé. Non, pas cela. Mais une faille absurde, sans corps, sans message, sans consolation.
L'esprit devient alors "théâtre de la déraison". Un navire sans gouvernail, perdu entre l'éclaircie et la tempête, entre ciel et gouffre. Peut-être n'ai-je rien vécu de plus insensé, que cette radicale impuissance, que cette "inconnaissance", ballottée entre paralysie et course éperdue : tout mon être halluciné. Envahi de divagations. L’impasse. N'avoir plus trace de mon enfant.
Brutalement, il n'y a plus de chemin. Les mouvements appris, ce qui mille fois fit sa preuve, l'amour qui ne s'était pas démenti, se vident, subitement inutiles. L'outil n'est plus adapté. Le corps, l'instinct, se trompent.
Oh, ce n'était pas la première fois... Un an plus tôt, par un bel après-midi, où le bonheur lui-même aurait dû gonfler nos voiles, là-bas, dans le Nouveau monde, sur la baie tendue de bleu, sur le bateau ami, l'absurde déjà nous visitait.
Tout en moi lui criait : «Vis, souviens-toi de toi-même, de la vie, de nous !». D'autres mots, des mots incroyables, ont franchi mes lèvres. Calmes, détachés : «Meurs si tu veux, mais sans moi, je ne t'accompagnerai pas plus loin». Un langage inconnu. Une impitoyable frontière. Des mots durs, des mots de survie. Il perdait pied, je le laissais aller, ma main lâchait ce qu'elle aimait le plus au monde. L'insoutenable pression m'avait changé le coeur. Je déliais ce que rien, au ciel comme sur la terre, ne semblait pouvoir délier.
Mes propres paroles m'avaient surprise, comme un élastique trop tendu qui se rompt.
Je ne crois pas avoir réalisé, ce jour-là, que ces mots, si inadmissibles dans la bouche d'une mère, avaient rompu mes chaînes, et peut-être les siennes, car il vit toujours. Mais, longtemps, les prisonniers libérés gardent sur leur peau l'odeur des geôles et aux chevilles la marque des anneaux.
Longtemps leur coeur et leurs poumons seront blessés par l'air frais qui les prend à la gorge. Comme les aliénations d'hier tissaient une réalité, dont les déchirements même nous conservaient la sécurité d'un malheur que l'on pouvait nommer !
Et puis, vint ce jour où le monde s'est vidé de lui; ce "théâtre de l'absurde" : ni prisonnier, ni libre. Les ressources taries, le connu qui s'en va sans saluer, comme un acteur licencié. Une vie qui ne veut plus de nos costumes, ni de nos scènes; vacante, de n'avoir pas su, de n'avoir pas pu. Un temps, où mon corps et mon intelligence se retrouvèrent exsangues, drainés de cette persévérance de bête, de cette fidélité obstinée, de cette ingéniosité imbattable. Je devenais la proie d'un esprit fou, obsédé de murmures : «Il revient. Non il est perdu; il vit, il meurt, il tue. Non ! Il est innocent. Il est aimé. Non ! Il se prostitue, il se détruit... Non, quelqu'un l'instruit, le conduit, le protège...» Mur ou néant ? Tantôt, je m'acharnais, tantôt je sombrais dans le sommeil, ou l'inconscience, comme dans un puits. Comme si une profondeur de l'oubli pouvait tout effacer !
Ma raison, mon savoir, mon expérience, mon amour, ma vertu, mon courage, se brisaient contre un récif caché, trompés par une géographie jamais apprise. Je sentais l'égarement me guetter, comme un prestidigitateur dépassé par son art, devenu le jouet de ses propres tours.
Que se passa-t-il là ? Peut-être que la perte du dernier recours, du dernier espoir, fissurèrent ce que je tenais pour mon identité, la structure même de cet "édifice du moi". Seul un miracle, une mutation, pouvaient encore me rendre mon essence et mon essentiel.
Aux condamnés, il reste la grâce. Il y a une rédemption liée à nos heures les plus sombres. Quand on est épuisé, quand on ne peut plus rien, c'est facile de lâcher prise, de laisser faire... de "mourir à soi-même", comme on dit ! De devenir humble, parce que l'on s'est reconnu impuissant.
Ne serait-ce pas précisément alors, alors seulement, que se révèle un "ouvert"... Alors que nous nous transformons ? Alors que ce mur qui nous narguait, qui nous barrait la route, que le chemin qui se dérobait sous nos pas, cessent de nous faire obstacle ? Comme un rêve dont on s'éveille le matin... une ancienne image, projetée sur la fine toile d'une fiction dont on se déshabille, comme des lambeaux d'un vêtement trop usé !
J'ai dit "oui", sans savoir comment. Oui à l'inacceptable. Quelqu'un, ou quelque chose en moi, l'a prononcé. Permuté la cible, changé le but et le vol de la flèche.
«Pourquoi ne pas lui faire confiance ? Le remettre à son propre Coeur ? À la Vie, qui nourrit les oiseaux du ciel et pare d'un habit de splendeur jusqu'à la plus humble fleur des champs ? À Dieu, qui est notre Substance la plus intime. Oui. Pourquoi ne pas te faire confiance, te remettre à ton propre Coeur ? À ta propre Sagesse.»
J'ai prononcé ce oui, alors que tout mon être vibrait encore du non. J'ai pris dans mes bras l'intolérable, le sans-réponse. Cette Ombre qui défiait ma foi et ma raison. Je l'ai prise contre moi comme une chérie.
Et le voile s'est déchiré sans effort. Comme une écharpe de brume, que l'aube d'un jour clair dissipe tendrement. Le mur s'est fait transparent. Il n'y avait pas de mur. Et le monde au-delà, en deçà, était paisible. La confiance venait de naître ! Inaltérable et sûre. Elle ne m'a plus quittée.
J'ai compris, que le oui à l'intolérable, à la mort, à notre propre limite, au "Dieu caché en nous et au-delà de nous", est un secret de l'alchimie... Qu'il n'en faut pas plus pour changer d'histoire, devenir un passe-muraille, se découvrir un corps et une âme qui traversent le désespoir et le béton, la mort elle-même sans mourir. Un corps familier du vide, des tourbillons, un danseur de corde, sans corde, sans filet... Il a suffi d'un petit mot... d'une simple Intention.
Mais, c'est sans garantie que l'on étreint ce qui plus que n'importe quoi d'autre nous fait peur. Je n'imaginais pas, que l'on peut prendre pied dans un vide sans jalons ! Se tenir en équilibre dans le rien.
Non, je ne savais pas, que le Vide est matrice de tous les Enfantements, que l'Ombre est matrice de la Lumière; le Silence matrice du Verbe. Que le Doute est matrice de la Foi. Qu'il y a un monde derrière le monde, une perception derrière la perception. Ma perte d'équilibre a déchiré l'écran, m'a déposée au-delà de "l'alternative impossible"... Mais il y avait une condition : dévier de mon orbite ! Entrer dans l'angle mort. Dans ce que l'on ne voit pas.
Se préparer aux situations extrêmes, c'est important. C'est difficile. N'est-ce pas dire "oui" ? Au changement, à l'inconnu, à la séparation ? À ce qui nous fait mal. À notre impuissance. Et ce n'est pas de ces choses auxquelles on s'habitue ! Un saut dans le noir, une rupture, une descente dans la solitude, dans la dépression, restent un saut dans le noir...
Même si ce n'est pas la première fois, même si l’on y a déjà survécu, même si l'on a déjà été sauvé, comblé d'une miraculeuse rémission !
Le risque est réel : c’est quelque chose de vital, c'est notre peau, notre raison d'être, notre normalité, qui se jouent ! Ou c'est la vie de l'autre ! Celle d'une personne aimée, d'une personne dont on se sent responsable. Et toujours cela est ressenti comme une injustice. Une incursion de l'insensé. De ce que nous ne comprenons pas, de ce que nous ne maîtrisons pas. Puisses-tu, toi aussi, engager ta propre Intention !
Ce qui nous advient - alors que ni toi ni moi ne le voulions - qui le veut ? Les coups du destin, que rien ne laisse prévoir, que rien ne justifie : la mort, la maladie, l'agression, le conflit, l'accident - qui réclament un coupable ! alors qu'il est si difficile de le désigner, de comprendre où est vraiment la faute ! - qui le veut ?
Qui en moi, qui en toi ? Qui dans notre inconscient personnel ou collectif y consent, ou l'appelle ? C'est trop facile d'accuser l'autre, d'accuser Dieu, de s’accuser... de décider que cela n'est pas notre affaire... Car alors cela n'est pas dans nos mains ! Et nous ne sommes que pions sur l'échiquier. Alors nous renions notre part. Et avec elle notre liberté, et la puissance de notre amour.
Je ne puis m'empêcher, là, de méditer sur ce qui, pour moi, reste l'une des impasses les plus frappantes : l'impasse de Jésus. Vint ce moment, où trahi par son disciple Judas, Jésus allait être arrêté, crucifié. Objet de mépris et de dérision... lui qui avait osé se dire le Messie, le fils du Très-Haut ! Annoncer l'imminence de son Royaume...
Jésus monte alors au Jardin des Oliviers, pour y prier avec ses disciples. Et là... "il commença à ressentir effroi et angoisse. Et il leur dit : «Mon âme est triste à en mourir; demeurez ici et veillez.» ... En proie à la détresse, il priait de façon plus insistante et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre."
Comme chacun de nous, comme tout homme pris dans une mortelle impasse, Jésus souffre, marchande, voudrait l'éviter !"... il se prosterna contre terre et il priait pour que, s'il était possible, cette heure passât loin de lui. Et il disait : «Abba (Père) ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe.» Et pourtant. Là-même, il dit oui. Il choisit la confiance : "«Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux.»"
Il se sent seul. Il revient vers ses disciples "... et les trouve en train de dormir. Il dit à Pierre : «Simon, tu dors ? Tu n'as pas eu la force de veiller une heure ?»"
Jésus est cloué sur le bois. Anonyme parmi les anonymes, condamné parmi les malfaiteurs. Ses apôtres, ses compagnons, l'ont renié, ou se sont enfuis. Se sont cachés. À l'exception de Jean, de Marie, de quelques femmes... Le Royaume ne se montre pas.
Le Ciel s'est fermé. Les disciples se taisent... "Les passants l'injuriaient en hochant la tête et disant : «Toi qui détruis le temple, et en trois jours le rebâtis, sauve-toi toi-même, si tu es fils de Dieu et descends de la croix !» Pareillement les grands prêtres se gaussaient avec les scribes et les anciens : «Il en a sauvé d'autres et il ne peut se sauver lui-même ! ... Il a compté sur Dieu; que Dieu le délivre maintenant, s'il s'intéresse à lui !» Il a bien dit : «Je suis fils de Dieu !» Même les brigands crucifiés avec lui l'outrageaient de la sorte."
Et comme chacun de nous, comme tout homme pris dans une mortelle impasse, Jésus devient la proie du doute. Il tremble. "Et Jésus clama dans un grand cri : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?»" Mais Dieu ne répond pas.
C'est bien en ce temps, en ce lieu même : celui de la trahison, celui de la plus grande souffrance, du plus intense désarroi, du doute le plus profond, que Jésus prononcera les mots invraisemblables, la prescription paradoxale : l’amour et la foi ! "Et Jésus dit en un grand cri : «Père, entre tes mains je remets mon esprit.» Il dit oui.
Vient alors une autre dimension de l'être, une transmutation ! Le tombeau vide : «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?».
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
"L'expérience du "oui" dans l'impasse"
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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merci Adelheid pour cet enseignement❤️