L'Arche du Cœur [#13] Où je découvre que je suis, moi aussi, un anthropophage
Parfois, comme si toute lumière se retirait, l'existence se lit en gris et noir, les sens s'émoussent. J'oublie combien vaste devient mon coeur, lorsqu'il se connecte à la source d'intelligence, de bonté, de la vie.
Si je me replie, me ferme, en raison d'une méfiance, d'une insécurité, d'une souffrance... si je me fige, me fixe, convoitise, préjugé, attachement... mon regard - qui tout à l'heure allait s'élargissant ! - se focalise, mon champ de vision devient tunnel.
Mon "champ de conscience-énergie" se rétrécit comme peau de chagrin. La sphère, l'Arche, s'affaisse, m'étouffe, m'ensevelit. J’égare mon centre, je perds mon axe. Je perds l'espace illimité pour quatre murs, un sac de peau ! Je ne me résume plus qu'à cette crainte, à ce désir, à cet échec, qui ont pris possession de moi. La contraction, remplace l'expansion. Empêtrée, envahie, projetée, capturée ! Je m'agglutine, je me déforme. Saisie, coagulée dans cette identification trop étroite !
Mon désir ou ma crainte se sont accrochés à quelque chose, ou à quelqu'un. Mon espoir a pris un train d'avenir.
Des sensations, des émotions, des pensées, m’inféodent au passé. Chacune de ces "projections" me gauchit, me leurre, m'éloigne de moi-même. Fausse ma vigilance : il y a longtemps que je ne suis plus à la fenêtre... Que je ne m'épanouis plus... que mon horizon se confine à une poche kangourou, aux "bras-chercheurs" d'un compagnon ou d'une compagne, aux rails qui - oh, sûrement ! - me conduiront tout droit à la "gare terminus", à ma maison, à mon enclos, à ma tanière !
Et cela, jusqu'au jour où, d’engluement en engluement, de grain de sable en grain de sable, un dernier grain de sable, une dernière fixation, enraye subitement le bel arrangement de ma vie.
Jusqu'au jour où les "greffés de mon amour ou de ma peur" se dérobent ou me rejettent, jusqu'au jour où nous ne sommes plus les uns pour les autres que des proies.
Vient alors une douloureuse expérience. Quelque chose éclate, se défait, muscles, tendons, ossements épars, nerfs dénudés. Je suis démembrée, désunie, écartelée; seule, si atrocement seule et incohérente : à la merci de tous ces liens qui me nourrissent et m'étranglent. Déchirée. Est-ce par moi, est-ce par l'autre ? Dépecée par des mains rapaces, consommée par des appétits colonisateurs, agrippée par des angoisses qui ne me lâchent plus.
C'est l'évidence : je ne sais pas, mais vraiment pas, comment survivre "sans toi"; sans que tu me prennes toute entière, m'aimes, me berces, me choisisses, me préfères, me désires, fasses de moi ton unique aliment. Sans "toi", je ne suis rien, je ne suis personne... personne.
Comment mieux te cerner, te convaincre, si ce n'est en étreignant, à mon tour, celui qui - au fond de toi - ne sait, pas plus que moi, comment survivre, s'il n'est pas, lui aussi, tout entier, l'aimé, le bercé, l'unique objet... ?
Parfois, j'ai l'intuition d'une mortelle impasse. Je voudrais m'y arracher. Je me mue en une bête sauvage, affolée ! Échapper à tout prix, reprendre ce qui m'appartient, mon ventre, mon sexe, mon coeur, mes jambes, la puissance de mon bras, l'intégrité de ma main.
Et je ne sais plus, si ce qui me désarticule, m'engloutit, épuise mes forces vives - et m'oblige à extraire à mon tour le suc de la vie à la gorge, à la veine, de l'autre ! - est en moi ou en toi, amant, ennemi ? Je me découvre, moi l'anglaise, la blanche Robinsonne, plus anthropophage que ceux que fuyait Vendredi ! Je me sens en danger de tout dévorer, menacée par ma propre faim.
Une terrible confusion m'envahit, me fragmente en d'innombrables filaments. Qui horriblement me rassurent ! Je ne me repère qu'en mes morceaux disséminés... Je ne me situe plus qu'en cela même qui m'enferme et me détruit. Je dépends de tous les états d'âme, de tous les êtres, de toutes les aspirations, de tous les lieux, que j'ai pénétrés, qui m'ont pénétrée. L'amour n'est plus que viol et pillage. Mise en laisse. Ou sacrifice involontaire et sanglant.
Que s'est-il donc passé ? Comment ai-je pu perdre ainsi mon centre, ma gravité, perdre mon Coeur ? Comment une sphère de bienveillance, de liberté, s'est-elle muée en un inextricable et douloureux enchevêtrement ? Comment l'homme que je croyais aimer le plus au monde, m'est-il devenu le plus inamical ? Comment "cela qui m’importait le plus", m’est-il devenu si pesant ?
Je me ressouviens de ce bel après-midi, où Vendredi et moi courions comme des enfants, épris d'air et de mouvement, comme l'aile l'est de l'oiseau, la feuille de la branche, le vent de la vague. De ce présent radieux, de cette sphère irisée, qui éclata comme une bulle, lorsque mon regard aperçut au loin le navire... je voyais les voiles lever, gonfler comme un grand pain blanc, porteur d'avenir. Et quitter... En un éclair, j'avais perdu mon bonheur.
N’est-ce pas là l’histoire de notre superbe ou de notre indigence ? Brusquement cela s'éteint, s'évanouit comme un mirage, quand la lumière se rallume dans la salle. L'écran ? L'écran c'était moi, c'était toi. Je portais tes rêves, ton amour. Tu portais mes rêves, mon amour. Nos "images projetées" ne sont plus que des songes, lorsque tu les retranches...
Lorsque chacun s’en va avec l’histoire de l’autre. Lorsque chacun reste solitaire avec la sienne. Ces "lancers" nous capturent, telle une ligne invisible et puissante, qui nous rend prisonniers du pêcheur, nous transperce de son harpon. Il me fallut comprendre que j'étais à la fois le pêcheur et le poisson, la prédatrice de ceux que j'aime, leur proie de rêve. Que toi aussi, tu seras mon prédateur et ma proie. Nous serons l'un pour l'autre captifs, aussi bien que geôliers !
Je reviens à mon île, je m'assied sur le sable. Vendredi, effrayé, a disparu. Au large, point de vaisseau... Je suis seule, vide. La nuit tombe, silencieuse, indifférente. Le tambour de mon coeur vibre si bas que je ne le perçois plus. Comme si cette brève ivresse avait emporté le flux même de mon âme ! Je me sens plus démunie que le jour où la tempête me jeta inconsciente sur ces rives. Ma vie s'en est allée dans le bateau des autres. Aurore est en pleurs.
Cela me rappelle que dans une "autre vie", mon navire s'appelait "mariage". Un soir, longtemps après qu'il eut viré de bord, pour ne plus revenir, quelque chose fit à nouveau basculer mon existence, comme un sablier qu'on retourne. Les enfants et moi étions à table. Pour une raison dont j'ai perdu le souvenir, ce qui aurait pu être un moment d’échange, d’harmonie, se chargea de colère, se mua en conflit. Et, d'un seul coup, les années d’isolement, la trahison, la lassitude, nous empoignèrent : une tempête d'amertume, de rage, de révolte.
Nous en vînmes aux mains. La violence nous emportait, en gestes, en paroles; jusqu'à ce que l'un d'entre eux me lance - menaçant - avant de s'engouffrer dans l'escalier : «Je voudrais te voir morte !» L'enfant que j'avais porté, aimé, me repoussait dans un gouffre de chagrin, de culpabilité. En un instant, l'accumulation des abandons, les infidélités, les déserts, les longues fatigues, m'engloutirent. Je m'endormis, épuisée par les pleurs. J'entrai dans une nuit que je croyais sans aube, je coulai comme une pierre dans une eau obscure et sans fond.
La vie, à sa façon - j'en fis cette nuit-là l'expérience - prend soin de qui vacille comme un petit enfant. Ivre de larmes ou de sommeil. Comme une Mère, elle s'ouvre pour ceux qui sombrent, inconscients, sans savoir que c'est Elle, qui les accueille entre ses bras puissants. Elle encore, qui enveloppe et protège l’enfant qui joue, insouciant de la mort, trop léger pour être retenu dans les filets du temps; trop confiant pour douter du sein généreux de la terre, trop aimant pour s'éloigner du coeur de Dieu; trop brisé pour sentir encore un point d'attache.
Comme touchée d'une main invisible, je me suis éveillée. Mes yeux se sont ouverts... sur le sans limite. Au-delà de ma fenêtre, je repose dans un ciel immense et parfaitement serein. Incommensurable, comme ce qui, parfois, s'approfondit sans fin derrière nos paupières closes. Nulle rumeur, nul obstacle, nul chagrin. Ce que je vois est perçu sans regard, ce que j'entends l'est sans oreilles. Ce qui me touche est sans poids. Ce que je suis, l'est sans effort. Un espace qui contient tout, mais ne s'appuie sur rien ! Une sphère en expansion m'absorbe.
Et pourtant, je devine, qu'en vérité elle émane aussi de moi. Nulle haine, nul remords, nulle pensée, nulle tristesse. Je suis silence, vide. Et cela est Présence. Sans référence aucune, sans frontière. Hors temps. Je suis.
C'est, je le compris cette nuit-là, dans l'épicentre de l'abîme, dans cet instant d'impuissance, sans passé, sans futur, sans espoir et sans crainte, que le miracle s'accomplit. Au fil des années, cette paix, cet "instantané illimité d’espace", perdure au fond de moi. Cela s'exprime comme une mer tranquille, un océan paisible, où tous les êtres ont leur place. Le ciel et la terre ne se sont jamais refermés !
Mes enfants ont engagé, avec courage, leur propre traversée. Ils reviennent, parfois, par ce même escalier ! Nous cheminons amis, mais distincts. Ils m'enseignent. Ils me heurtent. Nous essayons d'apprendre un aimer différent.
Cet espace vierge, ce silence, cet "écran blanc", au coeur du plus profond désarroi, m’ont donné pour toujours confiance en un accueil possible de tous nos paradoxes. La certitude, qu’il y a toujours assez d’Amour !
Et depuis lors, en moi je veille, attentive à ce double horizon, qui fait la part de la liberté et de l'attachement. Entre ces deux rives, le coeur ne peut que demeurer ouvert, comme une plaie où bat le tambour, où pulse le sang. Ce n'est qu'à la faveur d'une discontinuité, entre deux pôles, que je me connais. Que je te connais. Émue. Émue d'amour, essayant d’être présente à moi-même, présente à toi... Au centre de cette roue, dont les rayons s'accompagnent et s'opposent. Tournent autour de l'axe même du changement.
La Sphère, l'Arche, respirent, évoluent, involuent, comme des mondes. Chaque jour il me faut en être le marin; aller et venir, entrer et sortir, me lier, me délier, toucher ma limite, constater mes dérives, reprendre mon cours. Je sais que la souffrance, la mort, mes regrets, mes illusions, et toutes mes ombres, ont le même droit que mon amour et ma sagesse, de s'établir dans l'Arche. De disposer de cet élargissement.
L'horizon généreux - qui nous vient de découvrir en soi, autour de soi ! tant de place - a transformé mon regard. Celui qui reconnaît que tous ses états d'être, ne sont pas que réactions, mécanismes, somatisations, mais qu'ils sont "expression sensible" - que ce sont des "personnes" ! Celui-là s'ouvre à la Compassion. Et s'aperçoit alors, que chacune de ces "dispositions du moi", prend conscience d'elle-même. Entre en relation !
Mandala exponentiel, contenant des mandalas transitoires et plus étroitement cironscrits, mais néanmoins complets. Vivants ! Chacune de nos subpersonnalités aime, souffre, désire et craint. Chacune peut s'affirmer, ou se retirer. Évoluer. Devenir Sage !
Se mettre à leur écoute, en un face à face sans mensonge, est certainement l'une des plus étonnantes manières de se comprendre, de s’accepter. C'est prendre de plus en plus plaisir à cette diversité, cette abondance, d'un "univers intérieur qui contient tout" ! Vision de la psyché, une et plurielle, rendue aisément accessible, par un "art de se connaître et de se reconnaître", appelé "Dialogue Intérieur" (8). Et c'est bien d'un dialogue, d'une relation à nos multiples visages - et paradoxalement d'une expérience indivise de soi ! - qu'il s'agit !
S'il s'est s’avéré vain de chercher, au dehors, un recours, un lieu d'appartenance, des bras hospitaliers... qu'il est bon de retrouver cette totalité, cet amour. Si près qu'ils en étaient cachés. Là, en chacun d'entre nous, dans notre propre corps, dans notre propre Coeur. Dans la conscience fraternelle que nous en avons !
Dialogue Intérieur, qui comme le laboureur, comme l'amant, sillonne, cultive, chérit, ce que la passion, les larmes, le soleil et les dieux, font naître. Et croître ! Et lorsque je m'égare, je rebâtis mon Arche, je redéploie ma sphère, j'ausculte et je nourris mon champ. Car chaque fois que j'abandonne, ne serait-ce qu'une seule part de moi-même à sa gîte, ou à sa solitude, ma sphère tangue et se déforme, mon Arche prend l'eau. Et je me retrouve dans un "moi dissocié" !
J'essaye donc de porter de moins en moins jugement sur moi-même ! Afin d'appeler ce Jour où je ne porterai plus jugement sur l'autre. L'aube qui suit la nuit des anthropophages !
Peut-on séparer le soir de son matin, le chaud et le froid, la lumière et l'ombre, le plein et le vide ? Peut-on nous désunir toi et moi ? Si je ne puis inviter la face cachée, la face douloureuse, la face condamnée, je serai pour toujours un royaume éclaté, et la terre, à ma suite, un lieu de guerre, d'exclusion, de purification ethnique. Ce qui est dehors est comme ce qui est dedans.
Mais je dois avouer, que ce ne fut d’abord que dans les moments où j'avais épuisé toutes cordes à mon arc, dans ces moments où j'ai touché le fond, que cette totalité perdue s'est laissée approcher. Comme une Grâce. Comme un Mystère. Émergeant de la capitulation. De l’ouverture qui se fait dans le démembrement, dans l’arrachement ! Comme si ces ruptures en nous dégageaient l’être, à l’instar d’un voile qui se fend, d'un nuage, qui se déchire... laissant voir le ciel.
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
"L'expérience de la Cible transparente"
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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