L'Arche du Cœur [#12] La rencontre dans le miroir
Cela s'est d'abord passé dans le noir, loin de ces inhibitions qui naissent du regard d'autrui, dans une ombre propice à entrer toute entière dans la peau de l'héroïne. L'histoire se déroulait à la fois sur l'écran d'une salle obscure et dans mon propre corps. Je m'identifiais, sans arrière-pensée, à ce qui se montrait là. Je le vivais, je vibrais avec cette merveilleuse actrice. Mon être se faisait résonnance de son être. Je me transformais en même temps qu'elle. Je mutais d'une nature dans une autre.
Fascinée, j'observais son visage plutôt laid, dominé par un nez important, des yeux trop rapprochés, une bouche immense... Et pourtant, elle avait une façon d'entrer en vous, de livrer quelque chose de son âme dans le rayonnement de son regard, qui la rendait irrésistible. Je la voyais grandir - elle est petite - embellir, comme par un sortilège, devenir de plus en plus intensément présente. Son dialogue, sa relation, avec l'homme qu'elle apprenait à aimer, la métamorphosaient, là, devant moi, en la plus resplendissante, la plus unique, la plus fascinante des femmes ! C'était comme si la chaleur, l'intelligence, qui émanaient d'elle, remodelaient tous ses traits. Je constatais son incroyable beauté. Je sentais que la terre entière se prenait d'amour pour elle : les plantes, les animaux, les hommes, les femmes, les enfants, les oiseaux du ciel, les vagues de la mer, les grains de sable. L'univers lui-même l'aimait, la prenait dans ses bras. Elle était sa reine, son amante, son épouse, son enfant. Tous les êtres s'épanouissaient en elle. Et moi aussi, je participais à cette régénération miraculeuse, je ne me distinguais plus d'elle, j'étais radieuse, intense, aimante, aimée. Je brillais comme une étoile.
Je sortis. Prise dans un rêve, je marchais sur un coussin d'air; je traversai le pont qui me ramenait chez moi, comme on entre, pour toujours, dans une autre dimension. Brutalement, une profonde tristesse me submergea : je n'étais pas "elle", juste mon moi ordinaire. Je sentis la confiance, la clarté, retranchées de moi avec la soudaineté d'une ombre qui s'interpose. Le doute, un doute incoercible me tourmentait. Qui suis-je ? Qui donc habite cette forme qui remonte à pas rapides vers sa maison ? Je ne savais plus rien de mon visage, étrangère à moi-même; convaincue de mon inanité, de mon insuffisance.
Défaite, je refermai la porte qui me mettait à l'abri; à l'abri de ce monde dehors, devenu presque menaçant. En plein désarroi, j'éprouvai le besoin de me regarder dans le miroir. Était-ce pour me rassurer ou pour confirmer le désastre ? Les yeux pleins de larmes, je fis face à moi-même. Dans ma détresse, ma question, je me sentais démunie, sans recours, sans défense.
Et là, dans le miroir, mon visage me saisit ! Aspirée, je plongeai dans mon propre regard. Absorbée, interpellée, par l'appel même de mon âme. Je la découvrais belle, rayonnante, féminine. Mes larmes brillaient comme la rosée dans les rayons du matin. Je ne m'étais jamais vue ainsi, transparente, modelée par l'eau et la lumière. Un sourire timide illuminait une Inconnue, une Aurore dans sa plénitude, qui se levait comme un soleil à ma rencontre. Je ne sais laquelle aima l'autre la première. La tendresse m'emportait vers elle. Elle venait à moi, dans sa nudité fragile et dépouillée.
Je réalisai que la magie de tout à l'heure, n'appartenait pas qu'à l'artiste qui m'avait ainsi touchée. Je sus que, moi aussi, j'étais aimée de la terre et des hommes; que, moi aussi, je suis amour, dans cet espace ouvert, cette interrogation, lorsque je me reconnais, lorsque je te reconnais, "femme intérieure", femme marchant sur la terre, dans un face à face sans voile.
Inondée de gratitude, si miraculeusement proche de moi-même, je comprenais que l'amour vrai ne dépend pas des qualités de "l'autre", réelles ou imaginées, mais naît de ce regard qui le reçoit tel qu'il est, misérable et splendide.
Je compris que l'amour pour moi-même, que l'amour pour toi, n'ont pas besoin d'attendre notre perfection; que cet amour prend racine là où nous nous découvrons tel que nous sommes : joie et chagrin, doute et foi, laideur et beauté, séparés et réunis, ombre et lumière, seuls, et pourtant aimés.
"Tu aimeras ton prochain comme toi-même".
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
"L'expérience de la rencontre dans le miroir"
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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