L'Arche du Cœur [#11] Où l'on apprend que chacun peut devenir une Arche de Noé
Nous devenons rayonnant quand nous nous tenons dans cet espace central dans le triangle « moi, mon prochain et Dieu » — Richard Moss, Paroles des deux mondes, Éd. du Relié, 1997.
Lorsqu'après bien des périgrinations, j’ai enfin rejoint, à l’aide de ma propre embarcation, mais par la grâce de Dieu, les rives habitées de notre société, je me suis aperçue, qu’en cette fin de vingtième siècle, il n’y avait là, bientôt, plus que des Robinsons et des îles !
Le continent humain ne s'est-il pas désarticulé, comme un radeau qui se défait ? Comme une banquise qui se morcèle, mise en déroute, mise en dérive... Abris, références, structures, pour beaucoup, beaucoup d’entre nous, ne sont plus guère qu’un château de cartes ! Et tous n’ont pas eu la chance de lire dans leur enfance l’histoire de Robinson ! Comment survivre, apprivoiser son île ? Faire face à ce démantèlement ? Rebâtir l'Arche, guider le bateau ?
S'agirait-il d'ancrer tout cela dans le monde intérieur ? De le ressusciter dans notre être profond ? D'éveiller un bonheur, indépendant pour l'essentiel, des aléas du destin, du bon vouloir de l'autre ?
Notre siècle est assurément le premier, le second tout au plus, de l’histoire des hommes, où nombre d'entre nous - volontairement ou non - sont amenés à vivre seuls, en marge, coupés de la famille, du groupe, d'un milieu. Sans rites de passage. Sans se sentir partie prenante d'une communauté d’idéal, de culture ou de foi. Je crois qu'une telle situation n’a jamais existé, dans les quelques deux millions d’années, qui vraisemblablement nous séparent des premiers embryons de tribus !
Comment suppléer à tout ce qui nous tenait lieu de matrice, affective, sensorielle, intellectuelle, spirituelle, psychologique ? Quel recul avons-nous, quelle expérience, pour évaluer, contrebalancer - ou même, et pourquoi pas, transformer en atout ! - un tel changement ? À quelle évolution cela nous invite-t-il ? Comment notre psyché pourra-t-elle y répondre, alors que presque rien dans notre inconscient collectif n’a pu en retenir encore les modalités ? Nous y préparer. Nous n’avons jamais vécu cela !
Et notre science, notre technologie, leurs merveilleuses découvertes, restent bien démunies en regard de nos maladies de l'esprit et de l’âme, de l'isolement des corps et des coeurs. Ce n’est guère que dans ces cinquante dernières années, mais oui, sur des siècles, et même des millénaires de "progrès" ! que l’on s’est aperçu - peut-être en raison des changements que je viens de souligner - de la valeur scientifique de ce que l'homme dit primitif, voire la bête, pratiquent intuitivement ! À savoir que le nourrisson, et par la suite l'enfant, ne peuvent se développer sans un "biotope relationnel". Qu’il nous faut former autour d'eux des "contenants", des "territoires", s'exprimant par des contacts corporels et émotionnels, qui les relient tout en les protégeant, permettant par là même leur maturation ! Qu'il est vital d'avoir en face de soi un miroir qui nous reflète avec bienveillance et vérité. Avec un discernement, qui ne confondant pas le sujet et l'objet, et ne prenant pas ses désirs pour la réalité, saura évaluer les actes, sans remettre en cause l'amour. Poser des limites claires, donner un sens au comportement, dans le but même d'affirmer le caractère sacré, la valeur intangible de la personne.
Ce qui est nécessaire au "petit homme", déterminant pour lui, le reste tout au long de notre existence. Ce qui nous a fait défaut dans l'enfance, continue à nous déserter, et l'adulte que nous devenons devra, tôt ou tard, prendre en compte "cet enfant, devenu intérieur", et qui perdure en nous !
Faute de cela, nous ne serons guère capables d’aimer librement, et de devenir, à notre tour, des parents sachant prendre soin des enfants de demain ! Car, trop souvent, notre vie toute entière se passe à rechercher ces "abris", à interroger et solliciter ces "miroirs"... À les espérer de l’autre ! Sans en comprendre l'implication, nous prenons pour cocons nos vêtements, nos maisons, nos couples, notre descendance. Nos professions, notre statut social, notre argent; nos idées, notre savoir.
Alors, que faire ? Face à un environnement qui se dérobe, ou nous détruit. Enfance abusée, conflits, divorces. Populations déplacées, pauvreté, chômage. Mégapoles, célibat involontaire, cités satellites, cités dortoirs, béton pour les jeunes. Voies de garage, mouroirs, pour le troisième et le quatrième âge, pour le tiers et le quart monde. Indifférence religieuse. Jamais il n’y eut dans notre longue histoire, ni une société, ni une époque - de la plus fruste à la plus sophistiquée - où nous aurions vécu aussi seuls, et sans témoigner quotidiennement de notre au-delà, de notre foi, par nos arts et par nos rites.
Famille, religion, société, autant "d’enveloppes" maintenant dysfonctionnelles et déchirées. N'est-il pas temps de leur assurer de nouvelles bases ? En soi ! De les ancrer dans notre propre corps. De les modeler en conscience. De nous relier à une source d'amour intrinsèque. D'épanouir foi et communauté - à leur racine ! - dans l'Être.
N'est-ce pas en vain que nous tenterons de renverser le cours des choses ? D'entretenir nos regrets, notre frustration ? La nostalgie de nos refuges traditionnels ? Ne devrions-nous pas, au contraire, susciter un esprit d'aventure au pays du moi ? Reconnaître en l'absence, en le vide, une ouverture, une invitation à la découverte ! Plutôt que de compter seulement sur l'amendement social, sur un retour aux anciens moules. N'est-il pas trop tard ? Surtout pour tous ceux qui ont déjà fait naufrage, qui ont déjà été emportés dans l’impitoyable solitude des grandes eaux de ce déluge moderne ?
N’avons-nous pas un atout, que nulle espèce en ce monde ne partage encore avec nous : la faculté de devenir "l'autre pour nous-même" ! D'être l'enfant et son berceau, Noé, l'Arche, et ses habitants. Cela ne nous donne-t-il pas une extraordinaire aptitude à devenir notre propre "part manquante" ? D'autant que nos blessures d'enfance restent vivaces dans le présent du corps ! La maille écoulée laisse un vide. À nous de la reprendre ! De rappeler, de rassembler, l'âme vagabonde, égarée. Les parties de nous-même en proie à la douleur. Celles qui se sont séparées. Celles qui sont prisonnières d'un autre, ou du passé...
Si l’amour maternel, l’amour du couple, celui de la famille, le soutien du groupe, se réduisent à la portion congrue, si toute cette trame s’affaiblit, se troue, comme un vieux tissu usé, pourquoi ne pas postuler que notre psyché - et notre corps avec elle - ont de quoi y répondre !
Pourquoi ne deviendrions-nous pas - par la médiation d’un "moi qui prend conscience" ! - ce "miroir non-déformant", sans lequel nous ne pouvons dégager notre identité ? Ce "Contenant", sans lequel nous ne pouvons prendre appui et nous situer ? Pourquoi ne pas développer - en modèle interne - des relations qui fonctionnent ? N'est-ce pas à cette condition seulement, que nous saurons leur donner des formes plus vraies et plus satisfaisantes - et pourquoi pas de nouvelles formes ! - dans le monde extérieur ?
Progrès, consommation, rendement... il ne nous reste bientôt que de servir des valeurs inhumaines, ou de nous replier dans un individualisme rebelle ! Et les cabinets des psychiatres sont pleins ! Et le rire et la gratitude ont déserté nos lèvres et nos coeurs ! N’est-il pas temps de faire face aux carences religieuses et sociales, en puisant dans le réservoir, probablement infini, de nos propres ressources, reliées à celles d'un Univers plus spirituel que nous ?
Parce que nos "déchirures" nous mettent en "état de manque", nous ne savons plus entrer en relation, si ce n'est compulsivement ! Et le mal se perpétue. La famine affective fait de nous des anthropophages, des prédateurs. Ou fait de nous des autodestructeurs. Apprenons à prendre soin de nous-même, à générer ce dont nous nous sentons privés, sans l’attendre ou l'exiger en vain d'autrui ou de la collectivité. En devenant notre propre prochain, nous redevenons aptes à créer des liens. Des liens qui ne seront pas ceux de l’indigence ou de la dépendance, mais ceux du partage et de la générosité. Nous construirons alors des relations conscientes et adultes, dans le couple, la famille, la communauté, comme dans le célibat, la retraite, ou une solitude appréciée.
Tout va très vite en cette époque. Et cela nous a faits lents ! Nos structures ont vieilli. Et ce n'est pas assez de redonner un coup de blanc aux vieux murs ! N’est-ce pas un autre défi, qu'à l'aube du vingt-et-unième siècle, déesse Nécessité nous oblige à relever ? Celui d'un nouveau paradigme, en lequel notre identité, le rapport à soi-même, à l’autre, au monde et aux dieux, ne dépendraient plus d'un ordre extérieur, mais jailliraient de la Source. Du coeur de l'Être ! Non pas une identité faite d'images importées, mais l’émergence d’une sagesse intracellulaire, d’un ordre impliqué. Le partenariat, la maternité, la paternité, l’échange culturel et social, l’épanouissement de notre spiritualité, retrouveront peut-être alors leur sens et leur vitalité.
Qui sait, si cela ne nous invite pas à un amour sans possessivité, à un détachement sans indifférence, à un partage sans avarice ? Et, à tout le moins, pour ceux qui se trouvent démunis, c'est un exercice à tenter, c’est une pratique à éprouver !
C'est presque toujours Vendredi, qui en moi se fait l'écho de ceux qui se sentent trop jeunes, trop fragiles, trop blessés, et que le non-amour désoriente. Menacés, ils se cachent dans le royaume de notre psyché. Je les ai découverts, à la fois puissants et vulnérables, coquelicots, baies sauvages, roseaux, marguerites des prés, qui ne s'épanouissent que dans le respect de leur propre nature, dans l'équilibre de leur propre milieu.
J’observe le monde. Ce qui est dehors est comme ce qui est dedans : en moi, je reconnais les mêmes enfants, adolescents, femmes, hommes, vieillards, que ceux qui peuplent nos cinq continents, et ces "personnes intérieures" expriment une même interrogation, un même désespoir patient, la même agressivité; mais aussi la même brillance, la même tendresse spontanée, derrière les larmes ou le sourire.
Je regarde le monde. Je sens frémir en moi cette incroyable multitude. Je me sens devenir une Arche de Noé ! Le rire m'emporte dans un crépitement de soleil... Je revois l'épave de mon navire, me laissant sans secours dans un pays perdu. Et voilà qu'à la faveur de ce naufrage - et surtout de cette nuit magique où Vendredi a resurgi de mon coeur et de mon ventre - mon corps, mon être, deviennent un grand bateau ! Une Arche assez vaste pour contenir une terre, avec ses habitants ! J'ai en moi l'eau, le feu, les étoiles... amours, douleurs, regards, gestes, retrouvailles... Et je ne le savais pas. Le déluge peut venir et le vent, et la dérive dans le vide, sans qu'un port se profile à l'horizon, nous resterons réunis, solidaires.
J’ai su que l'Intention suffit pour entrer dans cette plus grande dimension de nous-même ! Celle qui nous vient lorsque nous faisons du "Corps de l’amour" notre foi. De la conscience elle-même notre Vaisseau.
Sachez, au cas où tout cela vous paraîtrait trop ambitieux, ou trop irréaliste, que c’est au contraire prévu par les lois les plus élémentaires de la géométrie, de la biologie, et du Coeur. Qu'invoquer chaleur, respiration, bienveillance, "en remplir le volume corporel", et "ramener consciemment en cette matrice nos états d’être", suffit. Qu'accueillir ces états comme de vraies personnes - bien qu’invisibles pour nos yeux - leur suffit ! Elles se sentiront reconnues, acceptées, reliées... Parce que l'amour suffit. C'est assez d'ouvrir le coeur, de sonder le coeur, pour y découvrir Dieu, pour y loger le monde ! Et me revient une petite phrase, lue d'une indienne Seneca, du Clan des Loups : "La magie n'est rien de plus qu'un changement d'état de conscience".
Je ris encore... j'ai un corps de géante comme Gulliver ! Cette vision, cet éveil, transforment tout ce dont je prends acte en quelqu'un qui m'habite, en un double, un compagnon. Vous ne serez plus des exilés. Nous ne serons plus, les uns pour les autres, des étrangers. Vendredi, tu ne seras plus jamais ce fugitif, éperdu devant moi.
Dans mon corps, dans ma poitrine, se fait un vide, à peine douloureux, qui grandit. Quelque chose, là, irradie et rayonne... Cela ressemble à un oeuf, on le dirait de cristal. Mais sa lumière a une douceur, une incandescence, que je ne connais pas : qui brûle sans brûler. Est-ce cela dont serait fait le Graal ? C'est bien en moi, sans pourtant que je puisse en retracer l'origine ou le parcours... Cela émane de partout... est en chacun de nous ! Dans chaque cellule, chaque atome. Dans l'air même que nous respirons. Essence, essentiel, substance vive... dont l'organe, le lieu de convergence, est le Coeur.
Enfant, je ne savais pas que je savais, mais avec la sûreté d'un oiseau migrateur, je devinais les messages et la géographie de l'âme, je m'orientais comme l'aimant vers le pôle, comme l'aimant vers l'aimé, comme la mère vers l'enfant, l’héliotrope vers le soleil ! Je me souviens des premiers marrons, aux vents d'automne. Eclatés, ils révélaient leur force, luisaient d'un regard velouté, embué ! Je me sentais émerveillée, mais triste aussi qu'ils se ternissent si vite, privés de leur protection. Nous sommes entourés de signes. D'un mystérieux langage des choses. Peut-être ces marrons initièrent-ils déjà, cette nostalgie de se faire coque, de se donner sans se ternir, de s'ouvrir sans se perdre, de s'exposer sans mourir.
Il y a un jouet que j'ai redécouvert l'autre jour, dans ma malle d'enfance, dans ma "mémoire aux trésors". Ce qu'il y a de bien avec les trésors, c'est que même oubliés, même perdus, ils restent des trésors. Ils attendent sans se lasser celui qui les retrouve ! Je n'ai eu qu'à me "glisser dans la malle", et je les ai reconnues tout de suite : les poupées russes. Elles me souriaient comme si on ne s'était jamais quittées. Au cas où vous ne sauriez pas bien ce que c'est, je vous l'explique. C'est une version russe de l'Arche de Noé ! On voit d'abord une grande poupée, presque en forme d'oeuf, brillante, colorée, solide et joyeuse. Elle est la plus consciente, elle s'ouvre comme une boîte et, à l'intérieur, il y en a une autre, sa soeur, plus petite, qui s'ouvre, elle aussi, sur une autre soeur, plus petite encore. Et ainsi de suite, jusqu'à une poupée minuscule comme les Lilliputiens, comparés à Gulliver. Les unes dans les autres, elles tiennent dans ma main. C'est très pratique pour voyager, pour ne pas perdre la plus petite ! Pour ne pas perdre le nord... Chacune est différente, elles n'ont pas toutes le même âge, mais l'on voit bien, pourtant, qu'elles sont du même pays, de la même famille.
Maintenant que je les ai retrouvées, j'adore jouer avec elles, les réunir, puis les séparer. Inviter la plus petite dans la plus grande, pour qu'elle n'ait pas peur, pour qu'elle ait chaud, pour qu'elle ne soit pas seule. Tous les matins, nous nous réveillons ensemble, et nous voilà parties en une infinités de dialogues et de jeux. Le soir, lorsque je vais dormir, elles se calfeutrent, se réfugient, les unes dans les autres. Et moi je les mets bien à l'abri de mon corps et de mon coeur. Les poupées russes, mais oui, vous l'avez deviné, c'est vous et moi, c'est chacun d'entre nous, ce sont des personnes !
— Adelheid Oesch
Invitation à l'Expérience !
L'expérience de la rencontre avec Vendredi : reparenter l'enfant intérieur, une subpersonnalité blessée. Devenir sa Matrice. Son interlocuteur. Son miroir.
Vous avez lu un extrait de ‘L’Arche du Cœur’ La multiplication par l’Un. Parcours initiatique. Éditions Le Souffle d’Or, 1999 ©.
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